Chronique : Peer Gynt -1- Acte I (Soleil Productions)

Il y a 2 semaines 28

Q uand Peer Gynt parle, c’est pour fanfaronner. Un jour, il a chevauché un bouquetin, un autre, il a échappé à un monstre. Travailler ? Très peu pour lui qui préfère se laisser aller à ses rêveries de grandeur, au profond désespoir de sa vieille mère. Mal perçu par les villageois, il n’hésite pourtant pas à se rendre à la noce, à arracher la promesse d’une danse à l’innocente Solveig, puis à enlever Ingrid, la jolie fiancée. Sitôt lassé, il l’abandonne et se réfugie dans les bois. Le prétendant et ses amis peuvent bien le chercher, Peer a choisi de courir après les songes et les plaisirs. D’ailleurs, au cœur de la forêt, la fille du roi de la montagne lui tend les bras. Pourquoi refuser ?

Quelques mesures des trois airs les plus célèbres des suites composées par Edvard Grieg, entendues dans une publicité ou un film, voilà tout ce que la plupart connaissent de Peer Gynt, ce personnage central de l’œuvre théâtrale créée en 1874 par Henrik Ibsen. Pourtant, la figure imaginée par le dramaturge norvégien mérite de s’y attarder et c’est que qu’a fait Antoine Carrion en adaptant cette histoire aux accents fantastiques.

Seul au scénario et au dessin, après plusieurs collaborations (]L’ombre blanche, Temudjin, Nils), l’auteur reprend les actes I, II et III de la pièce dans un premier tome qui vient enrichir la collection Métamorphose des éditions Soleil ; un second volet suivra avec les deux parties restantes. D’emblée, l’œil est attiré par le travail graphique et l’atmosphère empreinte d’un romantisme sombre qui s’en dégage. Les noirs et les dégradés de gris qui habillent les pages, ponctués d’éclats blancs, accompagnent avec force la fuite en avant du principal protagoniste. Le trait croque avec vivacité et expressivité les nombreuses figures humaines et fabuleuses qui peuplent le récit, tout en détaillant des décors – arbres et collines aux formes tourmentées – légèrement floutés par moments. La variété des cadrages, le découpage précis et les quelques pleines planches – dont une quadruple des plus réussies et impressionnantes - proposent une immersion totale, à la fois chargée de fantaisie et de poésie.

Quant au propos, il suit le texte original et en conserve la trame. Peer s’avère être un antihéros aussi hâbleur que lâche, égoïste souvent, agaçant parfois, et néanmoins attachant. En effet, sa poursuite de chimères trouve un écho chez qui a déjà rêvé de s’émanciper de sa condition. De même, l’homme devient touchant quand il accompagne les derniers instants de sa mère en faisant ce qu’il maîtrise le mieux : lui apporter une ultime évasion en puisant dans son imagination débridée. Ou encore quand il préfère s’éloigner de celle qui est fidèle au coureur qu’il est afin de ne pas la salir, alors même qu’une de ses anciennes amantes vient lui rappeler le prix de ses débauches. Quelquefois verbeux, le texte n’en possède pas moins une force certaine et s’il est nécessaire de s’accrocher pour bien saisir certains passages – les élucubrations de Peer s’invitant fréquemment -, le résultat n’en demeure pas moins convaincant.

Prenant et magnifiquement mis en image, Peer Gynt invite à un voyage hors du commun. Vivement le prochain volume qui entraînera au-delà des mers.

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