Mark Alizart : « Au fond de Tintin, il y a un enfant qui pleure »

Il y a 3 semaines 32

BibliObs. L’Obs vient de publier un article sur la philosophie méconnue au centre de certaines figures de chiens dans la bande dessinée dont Milou. En s’appuyant notamment sur un de vos essais publiés en 2018 intitulé « Chiens ». Pouvez nous parler de la genèse de ce livre ?

Mark Alizart. Ce n’est pas un livre que j’avais prévu d’écrire. Mon chien est mort soudainement et je suis entré dans un deuil « pathologique », comme dit Freud, anormalement long et douloureux. Il fallait en sortir mais comment ? La seule chose que je sais faire, c’est écrire. Alors j’ai commencé à écrire quelque chose de très naïf, de bête justement, une sorte de lettre à mon chien mais aussi sur les chiens. Quand il l’a appris, mon éditeur, Laurent de Sutter, m’a dit qu’il voulait absolument lire, mais à mes yeux, ce n’était pas un projet ni même un livre à venir. Moi, je pensais qu’être philosophe c’était écrire sur la métaphysique et la théorie des ensembles, c’est pour ça que je dis que ce n’était pas du tout dans mes projets.

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Mais rétrospectivement, j’ai réalisé que ça l’était plus que je ne pensais. Il y a par exemple tout ce chapitre sur le chien comme membrane entre nature et culture, qui protège l’homme et qui permet à la culture d’émerger qui me permet d’engager un dialogue avec Donna Haraway et, du même coup, les théories de la déconstruction. Mais de manière générale, ce livre a été, sans le savoir à l’époque, un pivot entre deux moments de ma vie et de mon travail. Le premier était marqué par un rapport un peu désincarné à la philosophie conçu comme une machine abstraite et purement logique. Le second a un ancrage plus terrestre, marqué par les questions énergétiques, qui m’ont amené à m’intéresser à l’écologie.

Apprendre à vivre dans un monde abîmé avec Donna Haraway

Dans vos ouvrages, vous examinez souvent des objets inattendus. D’où cet attrait peut-il provenir ?

Je ne sais pas si je les appellerais inattendus, disons maltraités. C’est sans doute dû à la pente de mon esprit. Je suis un peu contrarian, comme disent les Anglais. J’aime penser à contre-courant, je suis mis en mouvement par le sentiment d’injustice. Sans doute cela me vient-il de mon enfance. J’ai été un enfant malade. Il est possible que j’aie surmonté cette épreuve en me disant que j’allais « réparer » les choses cassées à mon tour, une fois que je serais guéri. A quoi s’est ajouté le fait de grandir dans une famille de « transfuges de classe ». J’en ai conservé une certaine étrangeté au monde. Je ne peux pas m’empêcher de le voir par en haut ou par en bas, plutôt qu’en dedans, comme s’il était toujours susceptible de se renverser.

Le monde est-il renversé ou c’est vous qui le percevez ainsi ?

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C’est Marx qui dit que nous percevons le monde de manière renversée, comme si nous le regardions dans le fond d’une « camera obscura ». Nous avons l’impression que les choses qui nous aliènent nous libèrent et réciproquement. Mais ce renversement est le fruit d’un renversement antérieur. Le monde du capitalisme est un grand monde renversé qui s’ingénie à présenter les travailleurs qui le font exister comme des étrangers dans leur propre maison et les riches qui y vivent de l’extraction d’un travail qu’ils ne font pas comme ses propriétaires. Comme le dit encore Marx, il faut donc « remettre le monde sur ses pieds » pour qu’il cesse de nous tromper. Je me reconnais assez dans cette définition du travail philosophique.

A quelle école de philosophie appartiennent Milou, Snoopy, Gai-Luron ou Pif le Chien ?

« Chiens », ouvrage de philosophie publié aux éditions Presses Universitaires de France (2018) dans la collection Prespectives critiques.« Chiens », ouvrage de philosophie publié aux éditions Presses Universitaires de France (2018) dans la collection Prespectives critiques.

Quel type de révélation peut entraîner ce regard vertical vers le bas ?

Je dirais qu’il y en a essentiellement deux. Le premier relève de l’émancipation, au sens très classiquement marxien du terme, voire simplement platonicien. Se défaire des fausses représentations permet de savoir où appliquer sa force. Ce n’est pas pareil, par exemple, de penser que notre monde a besoin de retrouver le sens du sacré, comme le serine la pensée réactionnaire depuis cinquante ans, et de penser qu’il a besoin, au contraire, de faire un effort supplémentaire pour s’en défaire, comme je l’ai suggéré dans mon premier livre, « Pop Théologie », qui mettait en lumière l’influence que le protestantisme a encore sur nos vies. Dans le premier cas, on s’obstine à prolonger sa crise, dans le second, on se met en capacité de lui trouver une issue. Le second effet relève de la cure, au sens psychanalytique du terme. Il s’agit d’identifier ce qui demeure inconscient au sujet pour l’en libérer.

Dans « Chiens » justement, j’ai été frappé par la violence des propos que Deleuze tient sur le chien – il dit que « l’aboiement est la honte du règne animal ». C’est une remarque qui peut sembler insignifiante, mais je la crois révélatrice d’une faiblesse cachée dans sa pensée. Un des socles de la philosophie de Deleuze est qu’il faut « devenir animal, mineur, femme…  » –par où s’entend qu’il faut déconstruire l’anthropocentrisme et le phallicisme. Mais que conclure de la solidité ou de la sincérité de cette injonction quand elle est contredite par le mépris dans lequel le même Deleuze tient cet animal et ce mineur par excellence, ce mineur dans l’animalité, qu’est le chien, opposé au loup, animal majeur et fétiche deleuzien s’il en est ? Cette contradiction n’a pas échappé à Donna Haraway, pour revenir à elle. Elle a eu cette phrase très drôle à ce propos, qui dit quelque chose comme : « Où sont les philosophes français quand il s’agit de défendre la petite vieille au caniche ? ». C’est en tirant le fil de cette étrange « honte » qu’elle a compris que la déconstruction n’était pas finie et qu’elle a pu s’attacher à la poursuivre. Preuve s’il en fallait encore qu’il n’y a pas de sujet « mineur »

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« Il n’est pas impossible que notre humanité soit amenée à devenir une “rizière pensante” »

Vous vous êtes aussi intéressé à un autre de ces sujets, particulièrement contemporain : les cryptomonnaies…

Oui, c’est la suite du tournant « énergétique » dans ma pensée dont je parlais, et donc aussi politique. Mais c’est dans doute aussi lié à ma pratique de la philosophie. Chez Marx même, l’argent joue un peu le rôle du chien chez Deleuze. C’est un repoussoir. Il n’y consacre qu’un seul chapitre sur les deux tomes du Capital, chapitre qui conclut globalement que la monnaie n’est qu’un « voile » qui nous empêche de saisir l nature réelle de la valeur des marchandises, qui le conduit à railler les premières expérimentations des socialistes avec la monnaie (la création de monnaies ouvrières par exemple). Le problème, c’est que ce rejet rend tout le marxisme très bancal. Il est pour partie inadapté à comprendre le monde dans lequel on vit, qui est notamment marqué par le rôle considérable qu’y jouent les banques centrales. Aussi bien, les mouvements sociaux ne sont plus très bien outillés pour « sortir de notre impuissance politique » pour reprendre le mot de Geoffroy de la Gasnerie. « Nuit Debout », Occupy, même les Gilets Jaunes, c’est très bien, mais ça n’est pas à la mesure de ces nouveaux Léviathans.

Il faut aller dans les coulisses du monde, voir ce qui se passe du côté des containers, des égouts, et donc des banques pour peser sur le cours de l’histoire aujourd’hui. Voir ce qui se passe du côté des ordinateurs aussi, dont j’ai parlé dans « Informatique Céleste ». Beaucoup de philosophes ont également fait l’impasse sur l’informatique après que Heidegger a expliqué que les machines et la science ne « pensaient pas ». Eux non plus ne peuvent appréhender adéquatement ce monde où, en fait, les machines pensent déjà dans certains cas mieux que certains d’entre nous.

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En projetant des qualités humaines sur des sujets comme les chiens ou les ordinateurs ne risquez-vous pas de faire preuve d’anthropomorphisme ?

C’est possible, encore que le chien soit un animal vraiment particulier. C’est quand même lui qui est venu vers nous. Mon chien projette aussi énormément de choses sur moi ! D’ailleurs, il n’y a pas de chiens sauvages, c’est fascinant. Dès qu’on met des chiens en liberté, après plusieurs années, ils reviennent vers les villes, car ils mènent une existence symbiotique, que d’aucuns disent « parasitaire », avec nous. Le complexe chien-homme, avec ses zones de cerveau partagées, sur la vigilance notamment, fonctionne depuis 35 000 ans. C’est cet appareillage, cette prothèse qui m’a intéressé. C’est ce en quoi Clifford D. Simak a eu une intuition géniale dans « Demain, les chiens » en confiant la clef de la survie humaine non pas aux singes mais aux canidés. Et il ne s’est pas trompé apparemment puisque les travaux scientifiques sur l’intelligence animale et leurs capacités de langage confirment la supériorité des chiens dans ce domaine (avec les corbeaux).

Inversement, nous avons beaucoup projeté sur l’intelligence des singes mais aucun résultat aussi probant n’a été obtenu en la matière. Mais peut-être ne sommes-nous qu’au début d’autres découvertes. Je n’oublie jamais ce fait étonnant : le riz a plus de bases d’ADN que l’être humain… Quand on a demandé à un biologiste comment c’était possible et ce que ça signifiait, il a répondu : « Essayez donc de vivre toute votre vie immobile dans l’eau, vous verrez !…  ». Il n’est pas impossible que notre humanité soit amenée de la même manière pour faire face aux menaces qui pèsent sur sa terrestrialité, peut-être avec l’aide des ordinateurs justement, à devenir non plus un « roseau pensant », mais une « rizière pensante ».

Vous avez l’impression d’assister à la fin du monde ? Ce vieux roman de SF vous sauvera la vie

Nous sommes passés de l’animal de compagnie préféré de l’homme aux ordinateurs et aux monnaies dématérialisées. Où vous mène ces derniers temps votre exploration de l’époque ? En un mot, avez-vous un nouveau livre en projet ?…

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Oui, sur Tintin, qui sortira en janvier aux Puf. C’est un autre livre que je n’avais pas prévu d’écrire ! Il m’est tombé dessus après que j’ai relu l’album « Les Bijoux de la Castafiore ». J’ai ressenti sans pouvoir me l’expliquer une forme de souffrance dans ce livre, comme un appel à l’aide. En creusant la question, j’ai découvert dans la biographie d’Hergé par Benoît Peeters ce fait très méconnu qu’il avait probablement été violé par son oncle quand il avait entre 4 et 5 ans. Immédiatement, j’ai compris l’origine de mon malaise, j’ai entrepris de relire toute son œuvre à la lumière de cette révélation et j’ai été bouleversé par ce que j’ai trouvé.

Désormais, je me sens presque missionné de le rapporter, sans doute encore parce qu’il en va de mon tropisme de la « réparation ». Voilà un auteur dont on sait depuis vingt ans maintenant que son œuvre est probablement marquée au fer rouge par un événement inouï, et tout un chacun fait comme si ça n’avait jamais eu lieu et qu’on pouvait continuer à lire Tintin sans en faire mention ! Je trouve ce silence d’une violence inouïe, même s’il n’est pas étonnant dans les affaires d’inceste – l’actualité en témoigne de manière toujours renouvelée. Il suffit pourtant de lire Tintin pour voir qu’Hergé nous a lui-même demandé de le dénoncer ! « L’oreille [est] cassée » : ça ne veut pas rien dire. Si les Dupont/d ne comprennent rien à rien, Tournesol est bouché, la Castafiore et Séraphin Lampion font un vacarme de tous les diables, c’est qu’il y a une vraie conspiration pour qu’on soit empêché d’entendre ce qui se trame dans Tintin et, en l’occurrence, le fait qu’« un enfant [y] pleure », justement, comme Hergé le signale à la première page des « Bijoux de la Castafiore » avec Miarka, une petite tzigane qui sanglote, découverte au pied d’un arbre par Tintin et le capitaine Haddock. J’ai entendu, moi, cet enfant qui pleure, et voilà, j’ai voulu faire en sorte que le reste du monde ne puisse plus faire comme s’il ne l’entendait pas.

Propos recueillis par Arnaud Sagnard.

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