Moi, menteur - Antonio Altarriba

Il y a 2 semaines 30

Après Moi, Assassin et Moi, Fou, Antonio Altarriba clôt un triptyque critique de la société espagnole. L'art, l'industrie, la politique, à travers une fiction, il montre les hommes dans toute leur noirceur. Moi, Menteur, est la synthèse. C'est le mensonge politique. Puissant.

Moi, Menteur COuv. Ed. Denoël GraphicMoi, Menteur COuv. Ed. Denoël Graphic © Altarriba & Keko

Qui est ce moi qui se raconte ici et qui s'affirme menteur ? L'Assassin de 2014 était un professeur d'Histoire de l'Art qui élevait l'assassinat au rang d'art. Le Fou de 2018 était un docteur en psychologie chargé d'identifier des maladies inédites pour permettre à un grand laboratoire pharmaceutique d'élargir sa pharmacopée. Le Menteur de 2021 est Adrian Cuadrado. C'est le conseiller en communication du PDP, le parti au pouvoir où la corruption et les magouilles sont un art de vivre.

Mentir te transforme en dieu. Dire la vérité, en simple reporter

Moi, Menteur Planche Ed. Denoël GraphicMoi, Menteur Planche Ed. Denoël Graphic / Atarriba & Keko

Adrian est chargé de raconter des histoires au peuple. De l'ordre de celles qui donneront à ses supérieurs, la victoire aux élections. En ces temps modernes, on traduirait par éléments de langage. Adrian décrit ce qu'il est, sans vergogne. Des mensonges pour la politique, une double vie, il n'a pas plus de morale que les élus du PDP. Mais la découverte de trois têtes dans trois bonbonnes en verre pourrait changer la donne. Ce sont celles de trois conseillers du parti qui étaient prêts à dévoiler toutes les affaires pas très claires du PDP.

Le parti est-il derrière ? J'ai besoin de le savoir pour préparer la parade

Il devient dès lors, compliqué de garder le silence sur leur disparition et la manière dont ils ont été retrouvés. Toute la question posée par cette découverte, est le chemin que va prendre Adrian Cuadrado. On va le suivre, dans ses recherches de vérité, les pistes qu'on lui impose comme celle d'un tueur en série artistique, qui n'est autre que celui de Moi, Assassin et qui au passage a les traits d'Antonio Altarriba. Keko y ajoute un dessin noir et blanc, profond, à la manière du comics Sin City de Franck Miller, avec ses touches de couleurs. 

Pour Moi, Assassin, c'est le rouge, pour le sang. 

Moi, Assassin Couv. Ed. Denoël GraphicMoi, Assassin Couv. Ed. Denoël Graphic / Altarriba & Keko

Pour Moi, Fou, c'est le jaune, or, pour l'enrichissement.

Moi, Fou Couv. Ed. Denoël GraphicMoi, Fou Couv. Ed. Denoël Graphic / Altarriba & Keko

Pour Moi, Menteur, c'est le vert, pour le côté diabolique de la politique. A travers cette fiction, Altarriba critique la politique espagnole. Les noms sont détournés. On trouve ainsi un Pédro Sanchis, du Parti socialiste des travailleurs. Comment ne pas y voir une allusion au chef du gouvernement actuel, Pédro Sanchez du Parti socialiste ouvrier.

Nous préférons être consolés, qu'éclairés. Heureux, qu'informés

Altarriba a le sens de la formule. Adrian Cuadrado suivra t'il ses mots à la lettre ? On aimerait croire à une morale, à un retour en grâce ou à la raison d'Adrian. Mais la politique n'est jamais loin et surtout ce qu'elle sous-tend, le pouvoir. Et le pouvoir peut donner toutes les couleurs aux yeux d'Adrian, rouge, or et vert.

Moi, Menteur Planche Ed. Denoël GraphicMoi, Menteur Planche Ed. Denoël Graphic / Altarriba & Keko

Altarriba, l'auteur du chef-d'oeuvre L'Art de voler

Dans L'Art de voler en 2009, il racontait l'histoire de son père qui participa à la guerre civile dans le camp républicain, fuit l'Espagne de Franco pour revenir avec l'avènement de la démocratie. En 2016, il publia L'Aile brisée, déjà chroniqué ici, qui racontait sa mère, dont il n'apprit qu'à sa mort, qu'elle était manchote. Cette trilogie des Moi, s'est donc glissée entre ces productions. En une décennie, Altarriba est devenu un auteur qui compte dans le monde de la Bande-Dessinée, par ses choix d'histoires, très intimes et critiques de la société, par ses choix aussi de les raconter en BD.

Grâce à la BD, les personnages par leurs expressions, sont doués d'une vie propre

Ces mots d'Antonio Altarriba, piochés à la fin de L'Art de voler disent tout de la conception d'un auteur vis à vis d'un médium qu'il juge, culturellement toujours sous-évalué. Comme seule la BD sait faire par le dessin et les mots, Moi, menteur est la synthèse de Moi, Assassin et Moi, Fou : ce que personne ne devrait voir, ce que personne ne devrait faire pour gagner de l'argent, ce que personne ne devrait dire pour remporter une élection. C'est le monde d'aujourd'hui, noir et blanc, avec une touche de couleur, version Kéko et Altarriba. 

Moi, Menteur chez Denoël Graphic.

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