Angoulême 2021 : ces 15 BD qui auraient bien mérité d’avoir un prix

Il y a 1 année 283

Plus de 70 albums sélectionnés… pour une poignée d’élus. Au lendemain de la révélation du palmarès officiel du festival de BD d’Angoulême, « l’Obs » a une pensée pour tous ces albums rentrés bredouilles et vous propose donc de découvrir son palmarès « maison ».

Loin de nous l’idée de dénoncer le palmarès officiel, mais nous avons tous des chouchous, des coups de cœur… Lesquels n’ont pas toujours eu la chance d’être primés, ce qui n’est pas une raison pour ne pas en parler ! Voici donc 15 albums qui auraient bien mérité d’avoir un prix.

« Kent State, Quatre morts dans l’Ohio »

Par Derf Backderf, Ça et là, 288 p., 24 euros

« Qu’est-ce qu’il ne va pas dans notre pays ? Nous tuons nos propres enfants ! » Ce cri du cœur, lâché par la journaliste télé Dorothy Fuldheim le 4 mai 1970 sur Wews-TV, résume à lui seul la folie des événements survenus ce jour-là sur le campus de l’université de Kent State, aux Etats-Unis. Alors que des étudiants sont rassemblés pour s’opposer à la guerre du Vietnam et à la présence de la Garde nationale depuis plusieurs jours sur leur campus, des soldats ouvrent le feu sur les manifestants. En 13 secondes, 67 coups de feu sont tirés. La plupart en l’air, mais certains soldats visent des étudiants. Quatre d’entre eux sont tués, neuf autres grièvement blessés. Certains n’avaient même pas pris part à la manifestation : ils allaient seulement en cours ou observaient de loin les protestataires…

Comment en est-on arrivé là ? C’est ce que raconte minutieusement Derf Backderf dans cette enquête journaliste extrêmement détaillée. Pour cela, il remonte trois jours avant le drame et décortique les événements pour permettre au lecteur de comprendre l’enchaînement glaçant des faits et des décisions ayant conduit à ces tirs tragiques : ici un maire tout récemment élu qui panique et en appelle à la Garde nationale, là des soldats fatigués et mal équipés. Ici encore un major en manque de sommeil qui vient encadrer des troupes sur son jour de repos et sans avoir eu le temps de prendre un masque à gaz au ravitaillement ; là, enfin, un brigadier-général qui semble dépassé par les événements et confond les quelques dizaines de manifestants avec les milliers d’étudiants qui vont en cours ou observent la scène avec curiosité. Professionnel, Derf Backderf ponctue son récit d’éclairages, courts et précis, sur le contexte entourant le drame : l’université de Kent State, l’organisation étudiante SDS (Etudiants pour une société démocratique), la conscription et la guerre du Vietnam…

L’aspect documentaire, exigeant, n’enlève rien à la qualité narrative de l’auteur, déjà remarqué pour son autobiographie « Mon ami Dahmer » (Prix Révélation du Festival d’Angoulême 2014 et Prix Polar SNCF 2014) et l’autofiction « Trashed ». Ce nouveau récit coup de poing, extrêmement poignant, est un magnifique hommage aux victimes, la justice américaine n’ayant condamné aucun militaire ou responsable pour ce massacre. C’est également un message à ses compatriotes, plus que jamais divisés ces derniers mois, entre partisans et opposants de Donald Trump. Exacerbés, la division et les conflits peuvent mener au pire. Ce fut le cas, ce 4 mai 1970, à Kent, dans l’Ohio.

Renaud Février

« Demain est un autre jour de merde »

Par Olivier Texier, Les Requins Marteaux, 112 p., 12 euros

Olivier Texier a un patronyme ordinaire et un humour effroyable. Ses personnages sont comme lui, à la fois ordinaires et effroyables, et sur seulement quatre petites cases - même pas en couleurs - ils déploient tout ce que l’humanité a de plus terrifiant. Chez Texier, on trouve ainsi des pédophiles (« Youhou les enfants ! Revenez ! Je ne suis pas un pédophile comme les autres, vous savez »), des gens difformes, des assassins (« ça donne soif d’enterrer sa femme !! »), des prostituées, des zombies, des enfants empaillés, du caca, et un « bureau de vérification des taudis » qui va inspecter que l’insalubrité est bien respectée partout. C’est laid, parfois bête, terriblement drôle et presque toujours méchant. Que demander de plus ?

Arnaud Gonzague

« Coda »

Par Simon Spurrier et Matias Bergara chez Glénat Comics, 336 pages, 29,95 euros

L’histoire déjantée d’un monde à mi-chemin entre Donjon & Dragons et Mad Max, d’une licorne à cinq cornes (une pentacorne ?) qui tient plus du monstre assoiffé de sang que du cheval à paillettes, d’un barde qui est le dernier romantique et de sa femme Berserk incontrôlable à ses heures perdues. Ici, la Belle EST la Bête. « Coda » est un comics qui ne ressemble à nul autre et multiplie les trouvailles de génie, à l’image de ce dragon, décharné, tétraplégique mais immortel en attente depuis des dizaines d’années que quelqu’un veuille bien le gratter. Un monde délirant et une histoire d’amour déchirante dans un univers médiéval-fantastique post-apocalyptique. Ulta-violent, ultra-romantique, ultra-drôle… cette BD est « ultra » tout. Jusqu’aux couleurs qui explosent à la figure, quitte à nuire parfois à la lisibilité. Que l’on aime ou pas, c’est en tout cas du jamais vu.

Alexandre Phalippou

« Irena », tome 5, « La vie après »

Par Jean-David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard, Glénat, 72 p., 14,95 euros

Irena Sendler. Ou Irena Sendlerowa, en Polonais. Voilà un nom inconnu de la plupart des Français. Et pourtant ! Déclarée juste parmi les nations en 1965, Irena Sendlerowa fut une résistante polonaise et l’une des plus grandes héroïnes de la Seconde guerre mondiale durant laquelle elle sauva, avec son organisation, plus de 2 500 enfants juifs du ghetto de Varsovie.

Issue d’une famille engagée auprès des plus démunis, sans distinction de religion, Irena fait partie, en 1940, des rares membres du centre citoyen d’aide sociale autorisés à entrer dans le ghetto de Varsovie où sont parqués, en quelques rues seulement, des centaines de milliers de juifs de la ville et des environs. Elle y côtoie l’horreur de la famine, de la maladie et de la mort… mais est surtout frappée par le sort terrible des enfants, notamment des orphelins, livrés à eux-mêmes, sans abri, à la merci des violences des adultes. Le destin tragique d’une mère et de son fils va un jour servir de déclencheur : Irena et ses proches commencent à faire sortir, un par un ou par petits groupes, des orphelins du ghetto. Puis, alors que plane la menace de la déportation, Irena se résout à proposer aux parents de se séparer de leurs enfants. Briques décelées dans le mur, cachettes improvisées, enfants jetés par-dessus le mur… le groupe multiplie les stratagèmes et sauvera ainsi des milliers d’enfants de la barbarie nazie !

Décédée en 2008, Irena Sendler est une oubliée des livres d’Histoire. Désireux de lui rendre justice, Jean-David Morvan a retracé avec Séverine Tréfouël et David Evrard le combat de cette « mère des enfants de l’Holocauste », qui toute sa vie regrettera de ne pas avoir sauvé plus d’enfants : « Je me tourmente à cette pensée. On aurait dû en sauver plus encore. Nous étions jeunes, nous ne savions pas bien nous y prendre… »

Servie par un dessin sensible et enfantin (on a parfois l’impression de lire un « Titeuf »), « Irena », qui étonnamment partage d’ailleurs la même collection chez Glénat que le célèbre héros de Zep, est une véritable pépite, emplie d’humanité. Sans tomber dans le pathos, les auteurs réussissent la prouesse de raconter les plus sombres horreurs (meurtres d’enfants, déportation, chambres à gaz, torture…), sans montrer d’images traumatisantes pour les éventuels jeunes lecteurs. Cette saga passionnante est à mettre dans toutes les mains ! Pour ne pas oublier l’horreur du passé comme fut oublié le nom d’Irena Sendler.

R. F.

« Aldobrando »

Par Gipi et Luigi Critone, Casterman, 208 p., 14,99 euros

« Aldobrando, regarde-moi. Je suis ton père. Ne me pleure jamais et oublie-moi si ça t’arrange. » Avant de « descendre combattre à la Fosse » le père d’Aldobrando, sachant son heure venue, décide de confier son fils à un mage. Sa mission : en faire un homme, puis, le jour venu, le mettre au monde, pour qu’il y apprenne ce qui lui restera à apprendre.

Bien des années plus tard, alors que le petit garçon est devenu un jeune homme, une préparation de potion tourne au drame : grièvement blessé à l’œil par un chat qui ne voulait pas bouillir, le mage demande à son jeune protégé d’aller en urgence lui quérir de l’Herbe du loup. Une mission simple, d’apparence, car elle a les feuilles rouges et dentelées…

Sauf qu’Aldobrando ne parvient pas à trouver la précieuse plante… pire, il se retrouve accusé, par erreur, du meurtre du fils du roi de Deux Fontaines ! Ce grand récit d’initiation picaresque, non sans rappeler le Candide de Voltaire, est tout simplement passionnant !

R. F.

« Le taureau par les cornes »

De Morvandiau, L’Association, 152 p. 19 euros

En 2005, le ciel est tombé deux fois sur la tête du dessinateur Morvandiau. D’abord quand il a appris que sa mère était atteinte de démence. Ensuite, quand on lui a annoncé qu’Emile, son fils nouveau-né était atteint de trisomie. De ces deux chocs, le Rennais a eu bien du mal à se remettre. Puis il a attrapé sa plume à encre de Chine et s’est décidé à les raconter. Mais ce qui est beau, c’est qu’il réussit à les évoquer en évitant le naturalisme habituel des « BD-témoignages » - rien ou presque n’est montré frontalement - en échappant surtout à l’espèce de voyeurisme que ce genre de récit pourrait faire éclore. Avec Emile, « la normalité rassurante ne sera jamais là », constate le fataliste Morvandiau, qui fait sentir combien, derrière leur apparente simplicité, ces mots sont le fruit d’une longue et douloureuse réflexion.

Sobre, pudique mais sans complaisance, « Le taureau par les cornes » ne fait la leçon à personne - même s’il tacle au passage le « paternalisme suspicieux » de l’administration, toujours prête à fliquer les familles – comme si la trisomie du fils pouvait inciter ses parents à la triche. Ce n’est un cri ni de colère ni d’amour, c’est un témoignage. Et il touche juste.

A. G.

« Les Croques », tome 3, « Bouquet final »

Par Léa Mazé, Editions de la Gouttière, 96 p., 14,70 euros

« Alors Croque-mort, on s’est fait punir par la maîtresse ? Ben quoi, tu parles plus ? T’as peur qu’on sente ton haleine de cadavre ? ! Hé, Croque-mitaine ! Tu diras à ton jumeau de se brosser les dents, hein ! » Les parents de Céline et Colin sont les patrons d’une entreprise de pompes funèbres. Une profession bien lourde à porter pour les jumeaux, raillés en permanence par leurs camarades. Isolés, un peu délaissés par des parents occupés par leur entreprise et l’entretien du cimetière attenant à leur maison, les deux collégiens décrochent en cours et cumulent les petites bêtises. Leur seul ami : Poussin, le graveur funéraire auprès duquel ils ont l’habitude de se confier. « C’est pas juste, y’a rien à faire ici. Tout est triste, et dès qu’on s’amuse, on se fait engueuler… » Lui aime écouter leurs histoires et alimenter leur imagination… « S’il est si ennuyeux que ça, votre cimetière, c’est quoi cette marque bizarre sur la tombe ? »

Une marque ? Il n’en fallait pas plus pour que les deux enfants se lancent dans une grande enquête… Et ce qu’ils découvrent semble bien plus réel que les histoires de morts-vivants de Poussin ! Encore faut-il qu’un adulte accepte de les croire…

Avec ce troisième tome, Léa Mazé apporte la dernière pierre (tombale) à sa tendre et mystérieuse trilogie. Coups de théâtre, renversements de situation, enquête et crise d’adolescence… le scénario de l’autrice est intelligent et servi par un dessin plus subtil, travaillé et nuancé que bien des albums jeunesse. En résumé : on aime et on parie que vos enfants aimeront aussi !

R. F.

« Rusty Brown »

Par Chris Ware, traduit de l’anglais par Anne Capuron, Delcourt, 356 p., 49,95 euros.

Que regarde-t-on, une bande dessinée ou un jeu de piste ? Ici, deux fils narratifs sur la même planche, là, des cases microscopiques, plus loin, des onomatopées qui se substituent au dessin, ailleurs, des images vues à travers un verre de lunette brisé. « Rusty Brown » exige une lecture méticuleuse, mais gratifiante, presque écrasante par son génie inventif. Publiée sur dix-huit ans dans « Acme Novelty Library », cette œuvre « triste et inexplicable » (les mots de l’auteur) colle au plus près des sentiments de plusieurs personnages fréquentant la même école du Nebraska. Rusty Brown s’y fait harceler, W.K. Brown, son père, encapsule une déconvenue amoureuse dans une nouvelle de S.-F., Joanne Cole, son irréprochable institutrice, vit avec le poids d’une question sans réponse. Et puis, il y a Jason Lint, la terreur de l’établissement, dont Chris Ware s’attache à représenter, avec un talent inouï, la conscience sur toute une vie, du nouveau-né à l’agonisant. Dans l’univers de l’auteur de « Building Stories », la vie est morne, l’air saturé de regrets, les traumatismes persistants. L’échappatoire ? La littérature, les comics ou le banjo. En écho, il fait de la bande dessinée un émerveillement infini, jusqu’à la jaquette qui se déploie en un poster couvert de bonus. Un livre inépuisable.

Amandine Schmitt

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« Sapiens », tome 1, « La naissance de l’humanité »

Par Yuval Noah Harari, David Vandermeulen et Daniel Casanave, Albin Michel, 248 p., 22,90 euros

« Les premiers humains n’avaient rien de spécial. Ils restaient des animaux insignifiants qui n’avaient pas plus d’impact sur leur environnement que des babouins, des lucioles ou des méduses. Rien n’indiquait que ces humains allaient conquérir et transformer le monde entier… » Mais de simple animal insignifiant parmi les animaux, d’humain parmi d’autres humains, Sapiens a acquis il y a environ 70 000 ans des capacités extraordinaires qui l’ont rapidement propulsé en maître du monde.

Yuval Noah Harari adapte avec brio son best-seller international « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » (10 millions d’exemplaires vendus, en 40 langues) en BD, grâce à l’aide de David Vandermeulen et Daniel Casanave. Qu’est-ce qui nous différencie des animaux ? Nos ancêtres étaient-ils plus violents que nous ? A quoi ressemblait leur modèle familial ? Comment faisaient-ils la guerre ? Et l’amour ?

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Pour répondre à ces questions, Yuval Noah Harari se met en scène à la manière de certains reportages de la Revue dessinée ou de la série historique « L’histoire dessinée de la France » et part à la rencontre de scientifiques du monde entier, biologistes, sociologues ou anthropologues.

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Très dense et très didactique, l’album n’en reste pas moins très agréable à lire, grâce aux nombreux mécanismes narratifs utilisés par les auteurs. Ici Yuval Noah Harari se met en scène lors d’une conférence avec des collègues scientifiques, là il regarde avec sa nièce la saison 6 du show télévisé « Evolution », une sorte de Koh-Lanta préhistorique où neuf couples d’aventuriers humains relèvent le défi de quitter leur foyer africain pour coloniser de nouvelles régions inconnues, là enfin c’est une policière qui consulte le scientifique en tant que profiler pour réussir à coincer les plus grands serial killers écologiques (et intercontinentaux) connus : Bill et Cindy Sapiens et leur « énorme association de malfaiteurs en bandes organisées ». Le tout, vous l’aurez compris, avec une bonne dose d’humour.

Cet album est un puits de connaissances, dont bon nombre d’entre elles viendront remettre en cause vos certitudes. Une BD passionnante !

Yuval Noah Harari : « Le coronavirus changera-t-il notre attitude envers la mort ? Bien au contraire… »

R. F.

« Le Mystères de Hobtown », Tome 1, « L’Affaire des hommes disparus »

De Kris Bertin et Alexander Forbes, Pow Pow, 304 p. 22 euros

Vous avez aimé « Twin Peaks », l’inquiétante sitcom de David Lynch ? Vous y retrouvez sans doute quelque chose dans ce premier tome des « Mystères de Hobtown ». Il raconte les aventures d’une sorte de Club des Cinq dans un petit bled canadien où, derrière l’apparente normalité, se tapissent quelques glauqueries pas piquées des hannetons.

On suit avec la même fascination les pérégrinations de ces ados, la blonde Dana Nance et le beau Sam Finch, terrifiés par les trognes abominables de quelques paroissiens de Hobtown. En prime, le lecteur français pourra se plonger avec bonheur dans les expressions québécoises comme « M’en sacre », « Ouin pis ? » ou « Ayoye ! » On entend d’ici sonner le bel accent de la Belle Province.

A. G.

« Quitter la baie »

Par Bérénice Motais de Narbonne, Actes-Sud BD, 224 p., 23 euros

Elles sont comme de grosses masses sombres, presque des tumeurs invasives, ces zones industrielles qui rampent jusqu’aux paysages aimés de l’enfance. Dans ce premier roman graphique très réussi, Bérénice Motais de Narbonne raconte l’âge incandescent de l’adolescence au temps de Greta Thunberg. L’envie de tout brûler, les premiers chagrins sensuels, et ces angoisses environnementales que l’époque a rebaptisé « solastalgie ». Au bord de l’eau, les têtards que Magda pêchait enfant se sont mués en grenouilles affolées et les garçons, eux, ont fui de toutes leurs forces vers la Méta Station, la grande ville du coin.

Ces jeunes écorchés nous rappellent les Nana et Ren de la mangaka Ai Yazawa : ce n’est pas un hasard, la jeune auteure nous confirme s’en être beaucoup inspirée graphiquement. Sur le bitume frais qui ceinture désormais la forêt, le gibier fauché épouvante Magda, tout autant qu’elle l’ancre davantage dans cette baie bétonnée. Elle porte un orvet blessé autour du cou et rêve d’une vie dans la cabane en bois de son grand-père. « On nous inculque très jeunes cette idée que la réussite sociale ou que la liberté se fera en ville », regrette l’auteure. Rien n’est plus si sûr, nous rappelle Magda. Quitter la baie est l’album d’une mythologie enfantine qui s’effrite. Celui d’un monde qui bascule et auquel on voudrait se raccrocher désespérément. Un coup de cœur.

Charlotte Cieslinski

« Le Discours de la panthère »

Par Jérémie Moreau, éditions 2024, 108 p., 26,90 euros

Voici un grand album, avec de belles planches minutieusement colorées, qui racontent des histoires d’animaux : le buffle qui veut déplacer une île, l’étourneau qui abandonne le groupe, le vieil éléphant qui raconte l’origine du monde à son petit avant de mourir. On se croirait dans un livre pour enfants. Sauf que l’on comprend peu à peu que ces saynètes animalières sont les pièces d’un puzzle plus grand : le puzzle du vivant. Féru de philosophie, lecteur de la nouvelle génération de penseurs qui s’intéressent aux « non-humains » (Nastassja Martin, Vinciane Despret…). Jérémie Moreau se propose d’adopter le point de vue animal, de nous faire sentir leur perception du monde. Et quand ces perceptions se rencontrent et se mettent à parler, cela donne par exemple le dialogue de l’éléphanteau et du poisson rouge, où explosent tous les paradoxes du vivant : un petit bijou de malice et de drôlerie. Quant au dessin, il déploie ses couleurs généreusement tout en étant capable d’exprimer les émotions du visage en quelques traits, presque à la Ruppert et Mulot, ce qui donne à ses planches une grande douceur – particulièrement bienvenue par les temps qui courent.

Eric Aeschimann

« Spy x Family »

Par Tatsuya Endo, Kurokawa, 208 p., 6,90 euros

Twilight est un espion terriblement efficace. Sa nouvelle mission ? Approcher Donovan Desmond, le chef du parti « Union unifiée », pour enquêter sur ses projets politiques. Un homme « aussi solitaire que méfiant » qui « se montre rarement en société… excepté lors des rencontres amicales de l’école privée de son fils, lesquelles servent de réunions informelles entre politiques et dignitaires de la finance ». Pour s’introduire dans la prestigieuse école, Twilight doit donc se fabriquer une famille exemplaire de toutes pièces. Il va alors adopter une petite fille et s’associer à une jeune femme timide, sans se douter que la première est télépathe et la seconde… une redoutable tueuse à gages.

Ce trio atypique où chacun ment aux deux autres tout en profitant de cette étrange alliance, va devoir composer pour avancer. Pour nos trois héros solitaires, cela signifie aussi de s’adapter à une toute nouvelle vie de famille… Tatsuya Endo signe ici une comédie d’espionnage déjantée, parsemée de combats et de répliques cultes, un manga surprenant, drôle et intelligent !

R. F.

« Detective Kahn »

Par Min-seok Ha, Misma, 356 p., 19 euros

Driiiiiing ! Driiiiiing ! Drihihihi ! Le téléphone jaune sur le bureau du Détective Kahn sonne et s’agite dans tous les sens. C’est l’inspecteur en chef Kong, qui a une nouvelle mission à confier au jeune détective et à son fidèle assistant, son étrange chat Nibalius, équipé d’une multitude de gadgets. Le temps d’attraper le goûter - à partager avec ses amis - que lui tend sa mère et voilà notre Sherlock Holmes en culotte courte plongé dans une nouvelle enquête. Vol d’une bille extrêmement rare, disparition inquiétante, vol des dernières pages d’un polar à la bibliothèque… le Détective Kahn s’occupe des affaires que les adultes n’arrivent pas à résoudre. Le tout en quelques pages à peine.

Ce volume regroupe ainsi quatorze enquêtes de haut vol de l’incroyable duo. Une mécanique bien rodée, un récit rythmé par des running gags sympathiques (le téléphone jaune récalcitrant, le carton sans fond de Nibalius, le pauvre inspecteur Kong qui est à chaque fois percuté par la voiture-capsule de Kahn), et une galerie de méchants hauts en couleur : une fois accepté le parti pris farfelu de l’auteur, l’album se dévore d’une traite !

R. F.

« Citéville »/« Citéruine »

Par Jérôme Dubois, Cornélius, 184 p., 22,50 euros et Jérôme Dubois, Editions Matière, 184p., 19 euros

« Citéville » et « Citéruine », c’est tout un concept. Avec ces deux albums, réunis par le festival d’Angoulême sous un seul ensemble, Jérôme Dubois signe un inquiétant diptyque dystopique. Prenons d’abord « Citéville », publié chez Cornélius. Jérôme Dubois y décrit, en neuf chapitres, le quotidien d’une charmante agglomération, à travers neuf lieux emblématiques de la ville : du Domaine Sérénité, une résidence où les habitants se préparent à devenir SDF, à la Maison de retrait, où les seniors couleront des jours heureux, à proximité des nombreux distributeurs de billets installés spécialement pour eux, en passant par Buy More, le supermarché aux prix approximatifs où les enfants perdus sont redistribués à quiconque les réclamant, ou Pôle enfant, où se retrouvent les enfants abandonnés par leurs parents et son pendant, le Salon de l’enfant, où les adultes peuvent choisir un nouvel enfant…

Grinçant, Jérôme Dubois nous décrit un espace urbain imaginaire dont la « modernité » est un révélateur par l’absurde des violences de notre propre quotidien. Accepterons-nous un jour que nos sociétés deviennent des « Citéville » ? Voilà la question que nous pose en creux l’auteur, comme l’avaient fait avant lui le dessinateur Griffo et le scénariste Jean Van Hamme avec « S.O.S. Bonheur » ou plus récemment l’auteur turc Ersin Karabulut avec « Contes ordinaires d’une société résignée » et « Jusqu’ici tout allait bien ».

Et puis, on ouvre « Citéruine », du même auteur donc, aux Editions matière. Et c’est un vrai choc : pas de dialogue, pas de texte, pas même le moindre personnage ! Les bulles, arides, semblent avoir été abandonnées. « Citéruine » est le pendant de « Citéville », explique l’éditeur. A moins que « Citéville » soit le pendant de « Citéruine »… « l’un et l’autre ouvrages, irréductiblement dissemblables mais parfaitement symétriques, s’offrant comme un dispositif en miroir ». De fait, « Citéruine » est une copie conforme, en termes de découpage, de nombre de pages et de vignettes, de « Citéville », sauf que l’inquiétante agglomération, en ruines, a été vidée de ses habitants. Plus personne ne vit dans le Domaine Sérénité ou ne fait ses courses au Buy More. La Maison de retrait est désespérément vide, tout comme le Pôle enfant. Guerre ? Epidémie ? Effondrement ? Que s’est-il passé à « Citéville »/« Citéruine » ? Pas de faux suspense : Jérôme Dubois ne répond pas à la question. N’est-ce pas le meilleur moyen de rendre son récit allégorique et universel ? Voilà en tout cas une œuvre sans pareille, qui mérite d’être découverte.

R. F.

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