Chronique : Cocteau, l'enfant terrible (Casterman)

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L ’heure est venue pour Jean Cocteau. Dans un fatras de décors de scène, il fait face à un homme et une femme, assis derrière une table. Jugement dernier laïc à l’ambiance kafkaïenne, l’interrogatoire commence. Son existence est passée au crible. Il doit répondre aux questions qui lui sont posées, justifier ses choix et encaisser des reproches. Le voyage dans le passé peut débuter. Le lycée du Petit Condorcet, la Première Guerre mondiale, les théâtres, les amitiés littéraires, les liaisons amoureuses, les rêves, les humiliations, les déceptions, les deuils, la gloire, la reconnaissance. Toute une vie par et pour l’art. De tous les arts. Cocteau agaça et égara par la pluralité des disciplines qu’il embrassa et entremêla. Il fut romancier, poète, dramaturge, peintre, plasticien et cinéaste. Il rêva de créations totales mêlant musique, danse, drame et expression plastique, alors que le public n’y était guère prêt.

Laureline Mattiussi, dessinatrice (L’Île au poulailler, La Lionne, Je viens de m’échapper du ciel), et François Rivière (Albany & Sturgess, Victor Sackville), au scénario, s’attaquent à l'itinéraire chaotique de cet esthète inclassable, polymorphe, souvent iconoclaste. Avec justesse biographique et sensibilité pudique, ils peignent l’enfant incompris, le « petit prince des salons », l’opium, l’ambulancier au front, les passions charnelles, les polémiques et l’Académie française. Dans un tourbillon d’énergie créatrice, se croisent Apollinaire, Radiguet, Picasso, Proust, Max Jacob ou Jean Genet. Le lecteur est témoin des processus de création des premiers poèmes, de Parade, de La Machine infernale et de La Belle et la Bête. L’intimité est évoquée avec retenue, de Jean Marais, que Cocteau a « reconnu » dès leur première rencontre, à Édouard Dermit, mineur de fond yougoslave et compagnon des dernières années.

Les auteurs relient subtilement tous ces épisodes par quelques fils rouges qui visent à approcher au mieux la vérité de cet figure indéfinissable. Se manifestent alors son éternel décalage avec une situation donnée ou le contexte de l’époque, son regard fasciné sur les choses et les êtres, les métamorphosant instantanément en œuvre et, au final, son éternelle solitude. Malgré la profusion de ses éléments, la trame reste rigoureusement cohérente.

Cocteau l’enfant terrible ne cherche pas à être exhaustif sur son sujet. Il s’attache plutôt à rendre, par le dessin et le récit, l’émotion suscitée par l’artiste et ses productions. Avare de dialogues, l’album suggère et prend son temps. Il sait aussi provoquer des fulgurances de sens par la juxtaposition audacieuse de cases qui entrent en collision. Plus que des faits, ce sont des sensations et des états d’âme qui sont couchés sur le papier. Le graphisme, un noir et blanc léger, tout en courbes et contrastes, trouve le point d’équilibre entre une approche figurative et une suggestion sensible. Il est plus question d’émouvoir que de faire vrai. L’imagination et la créativité de l'autrice est débordante et dense. Chaque planche induit un arrêt dans la lecture, si le lecteur se rend disponible, pour s’imprégner d’une atmosphère ou d’un sentiment.

En sept chapitres, un prologue et un épilogue, Laureline Mattiussi et François Rivière livrent le plus bel hommage que le neuvième art pouvait rendre à Jean Cocteau, c’est-à-dire deux cent trente-neuf pages de poésie, où le parcours chronologique s’efface pour libérer l’esprit d’un pionnier, d’un dynamiteur de murs et d’un éternel enfant vraiment terrible.

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