Chronique : Débarqués (La Pastèque)

Il y a 2 semaines 24

«- Embarquer deux gars et les amener à destination. Qu’est-ce que tu comprends pas dans ce job ?
- Où ça, à destination ?
- T’occupe, c’est moi qui conduis. Dans le Nord.
- Des handicapés mineurs… Y faut pas des autorisations spéciales ?
- Je les ai, t’inquiète pas. Tu les chouchoutes le temps d’arriver et tu touches ton argent. C’est pas compliqué, non ?
- Oui, bon, OK. C’est loin où on va ?
- T’occupe j’te dis. Sept heures de route, environ.
»

Sec, tendu et de peu de mots, Débarqués est un road-movie dans les règles de l’art. Si les prémices suggèrent quelques activités louches et font supposer le pire, les premiers tours de roue indiquent immédiatement le contraire. En bon dramaturge, André Marois laisse judicieusement planer le doute tout au long de son scénario. Gil et Jean-Fran prennent en charge leur deux «clients» - Coco, un trisomique et Winston, un jeune homme souffrant d’une maladie dégénérative à un stade avancé – et font de leur mieux pour que tout se passe de la meilleure des façons. Certes, les tenants et les aboutissants sont mystérieux et inquiétants. Dans les faits, il ne s’agit que d’une course de VTC à longue distance somme toute classique. Très bien construite, utilisant avec pertinence le cadre géographique (le Nord du Québec) et les limites physiques des deux handicapés (soins, communication, etc.), l’histoire se révèle prenante et même touchante. Sans oublier le suspens : celui-ci est prégnant dès le départ et s’intensifie au fil des kilomètres (quel est le vrai but de ce voyage ?). Résultat, impossible de refermer l’ouvrage avant la dernière page.

Graphiquement, Michel Hellman se montre moins efficace et convaincant que son collègue scénariste. Ce type de récit d’atmosphère exige avant tout de la précision pour capter les humeurs et les tensions. Le trait simpliste, voire maladroit du dessinateur n’arrive pas à retranscrire toutes les nuances et les non-dits de cette étrange expédition. Heureusement, la mise en scène et le découpage sont plus au point et rendent la lecture fluide et naturelle. Un manque cruel d’ambiance ou de ressenti se fait néanmoins sentir. Dommage, il y avait toute la matière nécessaire pour un album psychologique mémorable.

Implacable et très intéressant roman noir jouant sur les différences et la perception de celles-ci, Débarqués ne peut laisser indifférent. Passée la déception due à des illustrations tout juste moyennes, l'acuité de son propos et l’intelligence de sa construction s’imposent et font de ce trajet une épopée crispante et irrespirable.

Par A. Perroud

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