Chronique : Deep Me (Delcourt)

Il y a 1 mois 69

«- Adam ? Adam, m’entends-tu ?
- Adam ? Serait-ce moi ? J’entends bien des voix, mais je n’arrive pas à parler. À part pour les sons, je ne perçois rien. Tout est noir, c’est le néant. Serais-je dans une sorte de coma ?
- Adam ?
- Oui, oui, je suis là. Coucou coucou… Non, ça ne sert à rien. J’espère que ça ne va pas durer cette situation. D’ailleurs, ça fait combien de temps que je suis comme ça ? Dur à dire, quelques semaines ou une éternité, sans aucun repère c’est kif-kif. Bon, tentons de faire le point : qui suis-je ?»

Après deux albums déroutants oscillant entre expérimentation un peu gratuite (3 rêveries) et minimalisme dramatique (Le ciel et le sel), Marc-Antoine Mathieu revient à une bande dessinée plus conventionnelle. Conventionnel, le terme est à prendre au sens de l’auteur des aventures de Julius Corentin Acquefacques, cela va sans dire. En effet, si Deep Me se lit comme n’importe quel album classique, son contenu se montre immédiatement déconcertant puisque la grande majorité des planches sont habillées d’un noir profond et uniquement animées par des phylactères. Comme Jochen Gerner l’avait démontré avec TNT en Amérique, l’exercice permet de souligner l’importance et la force des mots dans la narration séquentielle. Dans le cas présent, les lettres, leur taille, le choix de la police et leur organisation spatiale tiennent littéralement la baraque pendant pratiquement tout l’ouvrage.

Deep Me ne se résume-t-il qu’à un nouveau jeu sur les codes du Neuvième Art façon Mathieu ? Heureusement non, la réponse s’avère plus subtile. À l’instar de ses autres œuvres, la forme occupe évidemment une place prépondérante. Cependant, celle-ci ne se limite pas qu’à un simple gimmick purement intellectuel. Effectivement, comme le récit est mené du point de vue du héros, c’est bel et bien le scénario qui impose l’obscurité au lecteur. Amnésique et perdu, il erre dans les limbes, connaît des périodes de réveil, se rendort, capte des sons et cogite sérieusement pour tenter de donner un sens à son sort. Sans rien déflorer du suspens (car il y en a un et il est parfaitement tenu), l’intrigue mélange habilement des thématiques d’aujourd’hui et des préoccupations déjà visitées par le scénariste dans Otto l’homme réécrit ou Le Dessin par exemple. Oui, il s’agit d’une vraie histoire, très incarnée et en totale résonance avec son époque qui plus est.

Mystérieux par sa composition, prenant par sa construction et des plus actuels du fait des innombrables ramifications de son développement et de sa conclusion, Deep Me est une lecture puissante et hautement stimulante allant bien au-delà de son allure initiale sombre et charbonneuse.

Lire la Suite de l'Article