Chronique : Docteur Radar -3- Morts à Venise (Glénat)

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À la sortie de la Première Guerre mondiale, la tension est à son comble entre l’Italie et la Yougoslavie. L’avenir du statut de la ville de Fiume est au centre de toutes les conversations, une aubaine pour Benito Mussolini. Le Duce opère alors un revirement stratégique à droite et noue une alliance qui devrait lui permettre d’accéder à la députation. Seulement, sur les terres transalpines, le machiavélique Docteur Radar manœuvre en secret. En possession d’une partie des travaux des plus illustres scientifiques du monde, il entreprend de construire une fusée spatiale. Hors de la stratosphère, nul doute que ses menaces de bombardements seront prises au sérieux. Désormais, il ne lui manque plus que les équations du professeur Bene. Ces formules sont détenues par le détective gentleman Ferdinand Straub. L’as de l’aviation et son fidèle ami Pascin contrarient toujours les plans scélérats du Tueur de savants. Oui, mais pour combien de temps encore ? Le génie du mal prend en otage la population vénitienne et sème la mort par des raids aériens !

Noël Simsolo poursuit l’adaptation de son pastiche feuilletoniste et radiophonique, diffusé à la fin du siècle dernier sur les antennes de France Culture. Dès l’entame de ce troisième opus, Radar bascule dans une folie meurtrière. Authentique héros de la saga, le maître du maquillage ourdit avec dramaturgie et trucide avec humour. Le lecteur découvre ses nouveaux sbires dont la bassesse n’élude pas l’amour du bon-mot. Ce qui offre des dialogues détonants et éminemment nécessaires à l’intrigue. Les rebondissements crépusculaires s’enchaînent autant que les petites manigances, les capsules de cyanure éclatent, les cobras sifflent sur nos têtes et une navette toute « Jules Vernienne » décolle ! En résumé, le scénariste et son acolyte, Frédéric Bézian, maîtrisent admirablement leur sujet. Ils retranscrivent les années rouges italiennes (Bienno rosso, 1919 et 1920), tout en mêlant les influences des romans feuilletons de Maurice Leblanc, Pierre Souvestre et Marcel Allain. Les auteurs se réfèrent également au courant expressionniste allemand et à ses dérivés à travers le cinéma muet, au premier rang duquel trône Les Espions de Fritz Lang (1928) – surtout, Ne touchez à rien. Ce tome est une véritable proposition d’art séquentiel à la fois populaire, exigeante et Oubapienne. Voyez plutôt.

Sur Docteur Radar, Frédéric Bézian a placé son travail graphique sous les auspices de la symétrie. Le gaufrier est élaboré de manière à se refléter autour d’un axe – un point central, une démarcation horizontale ou verticale. Afin d’éviter que cette facétie nuise à la mise en scène, l’artiste se ménage une autre voie de composition. Dans ce cas, il utilise divers biais comme une utilisation habile du champ/contrechamp ou encore une étude de l’écho entre la dernière vignette d’une page et la première case de la même séquence. Au terme de ce volume, le dessinateur se risque même à la construction d’une planche en « X ». Les diagonales prennent de l’essor et donnent à voir ce que seul le médium peut apporter. C’est l’expression même de la singularité du neuvième art.

Le bédéiste délivre en outre une partition sublime faite de gestuelle théâtrale, de yeux écarquillés façon Gus Bofa et de traits acérés. Anguleux et torturé, l’encrage est soutenu de trames mécaniques en référence aux illustrés des journaux du tournant du vingtième siècle. Côté luminosité, les protagonistes évoluent souvent à contre-jour, perpétuellement plongés dans une semi-obscurité subtilement colorisée par un bain teinté. Un rendu pictural proche de la technique du virage et du teintage des pellicules précédent l’irruption de la bande-son optique en 1927 et du Sonochrome d’Eastman Kodak en 1929. La palette de couleurs est réduite. Elle ne retranscrit pas le réel, mais une ambiance qui fait sens.

Aussi dense que les précédents albums de la série, Morts à Venise est un déferlement d’aventures nuiteuses, de péripéties rocambolesques et de graphisme sophistiqué. Frédéric Bézian et Noël Simsolo livrent, tout simplement, un condensé du meilleur de ce qui se fait en bande dessinée actuellement : un récit grand public doté d’une ambition plastique affirmée et époustouflante !

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