Chronique : Le roi des vagabonds (Dargaud)

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G regor God se dit anticlérical, antibourgeois et antimilitariste. C’est néanmoins pendant son service militaire qu’il découvre les écrits de Max Stirner, Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine. Du coup, il réalise qu’il est anarchiste. Après voir brièvement habité dans une fermette communautaire, le roi des vagabonds part à la découverte de son pays. Au fil de ses pérégrinations, il observe la détresse du prolétariat dans une Allemagne ruinée par la Première Guerre mondiale. Le charismatique intellectuel prend la plume et se montre convaincant. Tellement que le pouvoir craint qu’il ne monte une armée de romanichels. Les choses basculent toutefois avec l’incendie du Reichstag. Le Parti national socialiste ne rigole pas, le va-nu-pieds est emprisonné et s’en est fini de l’utopie.

Patrick Spät présente un personnage singulier. La narration, presque linéaire, permet de bien exposer l’évolution de la pensée sociopolitique du militant. D’abord anarchiste, libre-penseur et sans domicile fixe, il coordonne un mouvement social, avant d’être séduit par le modèle soviétique, lequel assure à tous de travailler et de manger. Pour sustenter son peuple, il est prêt à tourner le dos à ses idéaux. Cela dit, bien des années plus tôt, alors qu’il vivait en communauté, il rappelait parfois à ses acolytes que les théories n’ont jamais nourri les hommes. En fait, toute son action se révèle sous le signe de la contradiction. Les clochards en sont-ils vraiment lorsqu’ils sont structurés, représentés et qu’ils disposent d’un journal pour faire entendre leur voix?

Le récit ne s’attarde malheureusement pas à l’enfance de l’activiste ; le scénariste consacrant à peine quelques courtes planches à sa mère, une femme dure, austère et bigote. Une meilleure présentation de cette dynamique familiale aurait certainement aidé le lecteur à mieux comprendre le révolutionnaire. L’auteur ne fait du reste pas grand cas de sa vie personnelle. Il aurait pourtant été intéressant d’insister sur le fait que bien qu’il fasse de l’altruisme un sacerdoce, il n’hésite pas à délaisser épouse et enfant. Ces derniers apparaissent de temps à autre, mais n’ont pas de réelle influence sur lui. Bref, la psychologie du prosélyte aurait gagné à être davantage explorée.

Le dessin à l'encre de Bea Davies est convaincant, particulièrement les paysages, les scènes d’intérieur sombres et les traits burinés des quidams dans lesquels se lit la souffrance. Pour tout dire, il y a un peu d'Edmond Baudoin là-dedans. Un bémol, le visage de la danseuse, comédienne et poétesse Jo Mihaly, un des compagnons d’armes du protagoniste, est si lisse qu’elle semble porter un masque blanc.

Un héros oublié, à la fois acteur et spectateur d’une époque-charnière où la politique et les arts étaient en pleine transformation.

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