Chronique : Red room -1- Le réseau antisocial (Delcourt)

Il y a 1 mois 59

P auvre Davis ! Après une banale journée à essuyer les vannes bien lourdes de ses collègues, il apprend que sa femme et sa fille ont eu un accident de la route. Arrivé à l'hôpital, le médecin lui annonce que son épouse n'a pas survécu mais son enfant, Brianna, va heureusement s'en sortir. Commence alors une période de deuil difficile. Pour l'homme docile, cela passera grâce à son ordinateur, en visionnant quelques projets d'amateurs plutôt doués dans leur genre. Non rassurez-vous, rien de bien méchant.

Ed Piskor l'avoue sans complexe dans son introduction : « Je suis vulgaire par défaut. Je ne peux pas lutter contre ma nature ». Le curieux est donc averti, il va y avoir du gore et du malsain à l'ouverture de cette Red room. Il pourrait être dangereusement excitant de lire ce livre qui offre une approche frontale, directe et sans fard du sadisme et de la violence hardcore inhérents à l'univers du snuff-movie. Mythe ou réalité, cette pratique présume de l'existence d'un réseau interlope et clandestin de vidéos exposant la torture et le massacre de victimes anonymes, tout cela disponible sur le Dark web. L'auteur américain revendique de nombreuses influences dont James O'Barr (The Crow), Clive Barker, Alan Moore ou encore Stephen King. Dès les premières planches, l'attaque est brutale. Cependant, loin d'être racoleur, le scénario est très travaillé et construit, au cours de quatre chapitres, un univers qui constitue un tout. Ces perspectives différentes axées sur le phénomène présentent un hacker sans scrupule, des spectateurs pervers et blasés, des proies naïves et, surtout, les individus sociopathes aux commandes de ce commerce de l'atrocité. Si le schéma peut se révéler répétitif, l'artiste parvient à se renouveler à chaque épisode du fait de ce changement de focus : s'intéressant à la fois au devant et à l'arrière de la caméra, il se penche sur les instincts humains les plus primaires des détraqués dont le plaisir est proportionnel à la souffrance de leur prochain et à l'excitation de leur public. Ça tranche, c'est trash et sans triche, le lecteur en prend plein la tronche.

Le graphisme est d'excellente qualité, précis et réaliste ; rien n'est épargné ni camouflé. Les délires morbides sont au rendez-vous : dépeçage de membres, énucléation, éviscération etc... Le découpage - des planches bien sûr - est minutieusement étudié, comme en témoigne le bonus à la fin de l'ouvrage où l'auteur s'exprime sur la construction de son œuvre. La bichromie en beige et noir donne un rendu original, le rouge n'étant présent que sur les présentations de chapitre. La brutalité est crue et les mises à mort terriblement inventives, la faute aux spectateurs de plus en plus insensibles et avides de sensations extrêmes.

Le réseau antisocial est une œuvre viscérale et graphique qui exploite la mythologie de ces films très spéciaux afin de composer un univers horrifique sordide et défouloir, non dénué de réflexion cependant. Que les âmes sensibles s'abstiennent, ce n'est pas pour rien que cela a été Interdit de diffusion dans cinq pays. Il serait intéressant de prolonger l'idée en questionnant ton propre rôle, toi, le lecteur-voyeur...

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