Chronique : Rivage de la colère (Philéas)

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U ne tête d'épingle sur une carte, au cœur de l'Océan Indien.

Voici l'île de Diego Garcia, petit paradis pour ses habitants. Elle fut sous domination française, puis anglaise, au gré de traités signés à des milliers de kilomètres de ses plages, sans que cela n'affecte profondément la vie sur place. Brusquement, tout fut boulversé. Lorsque l'Île Maurice obtient son indépendance, ce petit coin de terre fait les frais d'enjeux qui la dépassent. Elle appartient à l'archipel des Chagos, rattaché à la jeune république et se situe également à un carrefour stratégique pour contrôler d'importantes voies maritimes. Le gouvernement britannique négocia secrètement (et illégalement) son rachat au gouvernement mauricien pour constituer le "Territoire Britannique de l'Océan Indien" et la mettre à disposition, contre rétribution sonnate et trébuchante, à l'armée américaine afin d'y installer une base navale.

Pour les Chagossien qui vivaient de l'exploitation des cocoteraies, cette transaction marqua le début de l'enfer. Considérés comme indésirables, ils furent progressivement chassés, jusqu'à ce que les derniers récalcitrants ne soient déportés violemment, en quelques heures, sous la menace des soldats armés. Débarqués à Port-Louis, ils se retrouvèrent démunis de tout, parqués dans des bidonvilles et considérés comme des parasites. Depuis, ils se battent pour obtenir justice, mais que peuvent-ils face au cynisme des états encore imprégnés de leur mentalité coloniale ?

Cet épisode méconnu et peu glorieux a inspiré à Caroline Laurent un roman, Rivage de la colère, qui raconte ce combat, désormais adapté en bande dessinée par Laurent Galandon et Rachid N'Haoua. Le scénario s'attache à Marie-Pierre Ladouceur, jeune femme qui incarne la lutte de son peuple contre l'injustice. Assez classique dans son approche, le récit traduit efficacement les différentes étapes de cette lente marche vers la justice, dénonçant l'hypocrisie et la violence étatique. Si le dessin souffre parfois de certaines approximations, l'ensemble reste plaisant et instructif, articulant le récit autour de la décision rendue par Cour Internationale de Justice de La Haye en 2019. Avec subtilité, le scénariste expose les enjeux et les conséquences de cette affaire, et, ironiquement, livre la conclusion dans une note en bas de page, comme pour insister que les hommes et les femmes de Chagos ont été exclus de leur propre histoire.

Par T. Cauvin

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