Chronique : Waco horror - Elisabeth Freeman, l'infiltrée (Glénat)

Il y a 4 mois 91

E n 1916, les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre. Loin du tumulte qui agite le reste du monde, le pays se rue au cinéma pour voir Birth of a Nation, grande fresque hollywoodienne qui fait l'éloge du suprémacisme blanc. Les agressions racistes et les lynchages augmentent. C'est dans ce contexte trouble que disparaît Jesse Washington, jeune noir souffrant d'un retard mental. Certaines rumeurs laissent craindre le pire. Pour faire toute la lumière sur cette affaire, le sociologue afro-américain W. E. B. Du Bois demande à Elizabeth Freeman, une suffragette reconnue, de mener une discrète enquête sur place, à Waco. Ce qu'elle découvre dépasse en horreur tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

L'affaire Jesse Washington est un véritable cas d'école qui a particulièrement marqué les esprits. En plus de la simple ignominie du lynchage, les bourreaux n'hésitèrent pas à documenter leur méfait, allant jusqu'à éditer des cartes postales montrant le corps martyrisé de leur victime. Leur publication dans la presse nationale causera un véritable électrochoc au sein de la population américaine. Encore de nos jours, elle reste une blessure vivace dans la société américaine. Spike Lee y fait encore référence dans BlacKkKlansman.

Comment raconter cette histoire sans tomber dans la complaisance ?

Les auteurs optent pour un parti-pris assez original. S'ils sont très fidèles quant au déroulé des événements, ils utilisent un ton plutôt décalé qui n'est pas sans rappeler les frères Coen. Le récit est horrible, mais ne manque pas de personnages exubérants, comme Elizabeth Freeman, ou pathétiques, à l'image de ce shériff et ce juge, qui, trop occupés à se justifier, ne semblent pas prendre la pleine mesure de ce qui s'est passé. La mise en scène évite également la facilité d'utiliser les clichés d'époque pour relater la mise à mort. Une approche plus allusive et bien plus perturbante est privilégiée. Au lecteur de retrouver de quel film d'Otto Preminger elle s'inspire.

À bien des égards, ce fait divers reste d'une très grande modernité. L'alliance d'un militant des droits civiques et d'une suffragette anticipe la convergence des luttes des minorités. Les violence raciales sont loin d'avoir disparues et le KKK n'en finit pas de mourir alors que les revendications de BLM ne sont pas si éloignées de celles exprimées alors par la NAACP. Waco Horror se révèle un divertissement réussi, porteur d'un vrai propos, délivré avec subtilité. Il ne cherche pas à transposer des luttes actuelles dans un contexte historique. Il ne fait qu'en montrer les racines et mettre en évidence la myopie ambiante.

Par T. Cauvin

Lire la Suite de l'Article