Emmanuelle Richard, Alice Zeniter, Viola Ardone... Notre sélection de livres de la semaine

Il y a 2 semaines 17

Romans

♥♥♥ Hommes, par Emmanuelle Richard

L’Olivier, 208 p., 19 euros.

Qui était cet homme ? Qu’est-ce qui, chez lui, avait séduit la narratrice ? Quand cet ancien partenaire de jeu fait les gros titres pour des exactions commises envers des femmes, Lena Moss remonte deux décennies en arrière. Elle avait 28 ans, son affaire de combinaisons unisexes en peau de pomme venait de faire faillite, ses parents étaient morts quelques années auparavant dans un accident. A défaut de céder à l’envie « de disparaître », Lena tentait de « laver son âme » en travaillant à défricher le parc d’un château pour le compte d’une Anglaise malaimable et fuyante. Son corps était alors irrémédiablement attiré vers Aiden, autre volontaire échoué dans ce lieu hors du monde, au bord de la grande baie de Cardigan. Un soir, ce colosse texan tentait de l’étrangler. Depuis ses débuts, Emmanuelle Richard fait du couple la pâte de sa réflexion : passion dévastatrice décrite avec force délicatesse (« Pour la peau ») ou enquête sur la chasteté (« les Corps abstinents »). Il s’agit ici de déplorer la démonstration de force qu’imposent les hommes jusque dans l’amour. Avec, bien sûr, un contre-exemple : Lena se souvient aussi de Gwyn, amant à la douceur et au respect sans faille. Un véritable plaidoyer pour s’aimer mieux.

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Amandine Schmitt

Emmanuelle Richard : « Tout le monde est concerné par l’abstinence sexuelle »

♥♥♥ Crédit illimité, par Nicolas Rey

Au diable vauvert, 220 p., 18 euros.

Fauché comme les blés, « interdit bancaire jusqu’à la gueule », Diego (même âge que l’auteur, et comme lui écrivain « cabossé par des années d’excès ») prend son courage à deux mains et le métro pour la première fois de sa vie afin d’aller trouver son richissime paternel. Qui le nomme aussitôt DRH d’une de ses nombreuses entreprises, avec mission de licencier quinze employés. Mais Diego est difficilement contrôlable. On se laisse charmer par la liberté, l’humour et le doux cynisme de Nicolas Rey, moins désespéré que de coutume mais toujours aussi talentueux.

Jacques Nerson

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♥♥♥ Le Meilleur que nous ayons couronné, par Cédric Meletta

Rocher, 200 p., 19,90 euros.

Reconstituer la vie romanesque de John-Antoine Nau n’est pas tâche aisée. Car ce perpétuel voyageur, qui fut le premier prix Goncourt en 1903 pour son livre « Force ennemie », a roulé sa bosse. Depuis la fréquentation des Zutistes et des Hydropathes jusqu’à Saint-Tropez en passant par Haïti, les Canaries, l’Espagne et la Martinique, Nau a bourlingué, porté par les vents et la poésie. Cédric Meletta retrace la géographie sentimentale et rend justice à cet auteur oublié dont Huysmans disait : « C’est le meilleur que nous ayons couronné ! »

François Forestier

♥♥ Le Salon, par Oscar Lalo

Plon, 150 p., 18 euros.

En découvrant « la Tentation de saint Antoine » dans le bac de livres à 1 euro sur le trottoir d’une librairie, le narrateur de ce roman loufoque et mélancolique, qui vit reclus depuis la mort de sa mère, va retrouver le goût des autres. Pour rembourser la dette astronomique qu’il a contractée auprès d’un coiffeur amateur de littérature, il lui propose d’animer un cours sur Flaubert dans son salon. C’est Florimond, le libraire bourru qui lui a vendu la « Tentation », qui va l’y aider en le prenant sous son aile et en le soumettant à une bibliothérapie intense non dénuée d’effets secondaires. Parfois, la littérature est un terrain miné.

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Véronique Cassarin-Grand

Rentrée littéraire 2022 : le choix de « L’Obs » et de France Culture

Etranger

♥♥♥ Je suis Jésus, par Giosuè Calaciura

Traduit de l’italien par Lise Chapuis, Noir sur blanc, 352 p., 21 euros.

« Je suis né à Bethléem, il y a trente ans. » C’est sa propre histoire, de sa naissance légendaire dans une étable jusqu’à la veille de son départ vers un destin de prophète et martyr qu’il ignore encore, que Jésus se remémore. Son enfance d’errance pour fuir les soldats d’Hérode, sa vie frugale à Nazareth avec ses parents. Puis son départ pour Jérusalem, à 14 ans, à la recherche de Joseph, ce père tant aimé qui lui avait appris le métier de charpentier avant de les abandonner, sa mère et lui, sans explication. Calaciura, prenant le risque du blasphème en imaginant ce dont aucun évangile ne fait mention, restitue, dans une langue limpide et lumineuse, un Jésus vulnérable, homme parmi les hommes, dont la candeur et la générosité sont mises à mal au cours de son périple aventureux où, adopté par la troupe d’artistes ambulants de Barabbas, il se voit confronté aux tourments d’un premier amour, à la jalousie, à la trahison, à la misère humaine, à l’arrogance et à la violence de ceux qui possèdent l’argent et le pouvoir. C’est en homme dénué d’illusions, solitaire et mélancolique, qu’il revient à Nazareth auprès de Marie, qui seule connaît la mission sacrificielle qui l’attend.

V. C.-G.

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♥♥♥ Le choix, par Viola Ardone

Traduit de l’italien par Laura Brignon, Albin Michel, 400 p., 22,90 euros.

Jusqu’en 1981 où il fut abrogé, l’article 544 du Code pénal italien permettait à un violeur d’échapper à la prison s’il épousait sa victime. On appelait ça un « mariage réparateur ». Inspiré de l’histoire de Franca Viola, première Italienne à avoir traîné en justice son bourreau, le roman de Viola Ardone retrace avec une empathie lucide le parcours ardu d’Oliva, issue d’une famille sicilienne modeste, enlevée et violée à 15 ans. Le coupable fut condamné à moins d’un an de détention. Un épisode marquant de la longue marche des femmes italiennes vers l’émancipation d’un patriarcat qui, main dans la main avec le Vatican, assure encore sa domination dans la péninsule.

V. C.-G.

Prix Femina 2022 : 16 romans français et 15 romans étrangers dans la première liste

Premier roman

♥♥♥♥ Le Radeau des étoiles, par Andrew J. Graff

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau, Gallmeister, 384 p., 24,40 euros.

A 10 ans, rien n’est plus sérieux que l’amitié. A la vie, à la mort. Deux copains passent leurs vacances d’été dans le Wisconsin, lorsqu’un jour de désespoir, pour protéger son ami, Fish tire sur le père violent de Bread. Croyant l’avoir tué, les garçons s’enfuient dans les bois où coule une rivière tumultueuse. Cannes à pêche, blague à tabac, revolver, lances en bois de cèdre et radeau de fortune : de quoi affronter les rapides vers la liberté. Le grand-père de Fish et le shérif alcoolique se lancent à leur recherche dans ces forêts denses et inhospitalières, bientôt suivis de Miranda, la mère pentecôtiste de Fish, et Tiffany, une serveuse aux cheveux violets. Dès les premières pages, on sait qu’on tient un bon livre. Deux aventuriers fragiles, bravant la peur, la faim et les ours menaçants, des adultes perdus réglant leurs comptes avec leur propre vie et une nature sauvage, « où l’air sentait si bon qu’on en avait le goût sur la langue ». Un formidable roman d’aventures et d’amitié, où les certitudes de chacun vont s’évaporer dans l’écume des rapides pour laisser place « aux espoirs de renouveau dans cet endroit plein de grâce et de miséricorde ».

Frantz Hoëz

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Polar

♥♥♥ Pour tout bagage, par Patrick Pécherot

Gallimard (« La Noire »), 172 p., 19 euros.

En 1974, Edmond s’effondre sur un parking, fauché par une balle perdue. Ses assassins, cinq lycéens, n’ont d’autre circonstance atténuante que leur stupidité. Ils ont voulu imiter un groupe anarchiste espagnol qui a enlevé un banquier. Arthur, le narrateur, en garde un remords à vie. Quarante-cinq ans plus tard, il part à la recherche de ses anciens camarades et rouvre « la boîte à souvenance ». Flash-back sur le monde d’hier, qu’ils pensaient changer. Sur un fond historique bien réel, les menées des Gari à l’époque du franquisme, le maître du noir revisite sans concession le gangstérisme révolutionnaire des seventies.

Claire Julliard

Le poche

♥♥♥ Changer : méthode, par Edouard Louis

Points Seuil, 288 p., 8 euros.

D’Eddy à Edouard. Depuis son entrée en littérature avec « En finir avec Eddy Bellegueule », Edouard Louis raconte l’histoire de sa fuite, hors de son milieu social d’origine, pauvre et violent, hors des déterminismes et des assignations. Gamin chétif moqué pour ses manières efféminées, il est devenu un écrivain précoce et célébré. Dans « Changer : méthode », il raconte cette métamorphose, en donne le mode d’emploi : trahir les autres pour devenir soi. Sur sa route, il a croisé Elena, une amie de lycée. Auprès d’elle, il a appris à manger correctement, rire poliment, parler sans accent. Mais sa rencontre avec le sociologue Didier Eribon lui donne l’élan pour fuir encore plus loin, vers Paris, l’élite intellectuelle. Il est mû par « cette énergie transformatrice inépuisable que peuvent produire les enfances humiliées ». L’écriture devient le moyen d’assouvir sa soif de reconnaissance et de vengeance. Dans ce récit en forme de confession, l’écrivain se livre plus que jamais. Nuancée et sensible, son écriture s’en trouve transformée. La métamorphose est un combat sans fin. E. P.

Les métamorphoses d’Edouard Louis

Essais

♥♥♥♥ Le Train de Proust, par Bertrand Leclair

Pauvert, 320 p., 20 euros.

Il est deux sortes de lecteurs d’« A la recherche du temps perdu ». Les uns y effectuent une simple visite ; les autres, envoûtés par ce roman total, en restent prisonniers à perpétuité, sans remise de peine. Bertrand Leclair appartient à la seconde catégorie et s’adonne aux relectures sans fin. Beaucoup d’essais sont parus pour le 100e anniversaire de la mort de Proust, le 18 novembre 1922. Chaque auteur adopte un angle différent. L’un traite de sa sexualité, l’autre de sa judéité, etc. Bertrand Leclair, lui, s’est choisi les narrations et métaphores liées au train. Et l’on s’aperçoit que leur fréquence est stupéfiante. Le chemin de fer n’était pourtant pas une nouveauté : la première ligne de voyageurs payants avait ouvert quarante ans avant la naissance de Proust. N’empêche que ce moyen de transport l’a fasciné plus que l’automobile ou l’avion aux commandes duquel disparut Alfred Agostinelli, inspirateur du personnage d’Albertine. Follement érudit sans jamais pédantiser, Bertrand Leclair explore tous les coins et recoins de la « Recherche ». Cette œuvre monumentale n’a plus de secret pour lui. Rien de plus excitant que de la reparcourir à sa suite.

J. N.

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♥♥♥ Toute une moitié du monde, par Alice Zeniter

Flammarion, 240 p., 21 euros.

Alice Zeniter est décidément une écrivaine épatante. Il en faut du talent pour transformer un essai sur la narratologie – pensum garanti – en promenade intellectuelle sautillante et stimulante. Dans «  Je suis une fille sans histoire (L’Arche), paru l’an dernier, l’autrice de « l’Art de perdre » pointait, avec une alacrité érudite, la domination masculine dans la littérature, saturée de récits mettant en scène des hommes héroïques. Elle approfondit cette réflexion dans « Toute une moitié du monde ». Loin de rejoindre le chœur des déclinistes qui redoutent la fin prochaine de la littérature, menacée selon eux par le politiquement correct, le féminisme et une nuée de sauterelles, Zeniter démontre, en s’appuyant sur ses lectures – de Toni Morrison à Tristan Garcia –, que chercher à sortir des schémas narratifs éculés et délaisser les récits de « vies majuscules » pour explorer les marges offre au roman l’opportunité de faire peau neuve : « Affirmer qu’il manque à la fiction toute une moitié du monde, c’est lui dire aussi qu’il lui reste cette même moitié du monde dans laquelle s’égailler et ça me paraît le plus beau des programmes. » A nous aussi.

Elisabeth Philippe

Alice Zeniter ou la revanche de la Schtroumpfette

Enfants

♥♥♥♥ Herbes folles, par Marie Dorléans

Seuil jeunesse, 48 p., 15,90 euros.

Récompensée par le prix Landerneau 2019 pour « Nous avons rendez-vous », la talentueuse Marie Dorléans raconte l’histoire d’un jardin qui se désole d’être taillé, tondu, discipliné, amputé de ses bourgeons chaque jour par des esprits psychorigides. Un beau matin, toutes les herbes et les fleurs se rebellent et croissent à toute allure, déployant en quelques heures leurs splendides atours jusque dans les pièces de la demeure familiale. Des animaux apparaissent dans la maison devenue un jardin extraordinaire. Ce conte burlesque enchantera les enfants de 3 ans et plus.

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Anne Crignon

BD

♥♥ Keeping Two, de Jordan Crane

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, Çà & là/L’Employé du moi, 320 p., 24 euros.

Quand votre moitié n’est pas en vue, imaginez-vous le scénario du pire ? Après un trajet en voiture houleux, Connie et Will rentrent chez eux. Connie sort faire les courses, Will met de l’ordre dans la maison. Connie tarde à revenir… Prompt à la paranoïa, Will soupèse alors toutes les options. Jordan Crane use des potentialités offertes par la bande dessinée pour naviguer entre réel, fantasmes, flash-back et récit dans le récit. Plus l’histoire se fragmente, plus l’émotion monte en puissance. Vingt ans ont été nécessaires à cet auteur star de la BD indé pour finaliser cet album parfois abscons, mais résolument ambitieux. A. S.

Histoire

♥♥♥ Robespierre. La vertu et la terreur, par Antoine Boulant

Perrin/Bibliothèque nationale de France, 250 p., 25 euros.

Robespierre est un bon indicateur de la société française. Porté aux nues ou détesté, il donne le pouls révolutionnaire du moment. Même si Jean-Luc Mélenchon a remplacé « le peuple » de Maximilien par « les gens », le personnage n’est guère revendiqué par les politiques. Pour comprendre pourquoi, voici une biographie nuancée, illustrée, dépassionnée et passionnante. Antoine Boulant revient sur les grandes étapes de la vie de l’Incorruptible, qui finit par se prendre pour ce qu’il allait devenir, et montre combien son nom reste un marqueur clivant. D’ailleurs, il n’y a ni statue, ni rue, ni station de métro à son nom dans Paris intra-muros.

Laurent Lemire

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