entretien avec evelyne tran-lê

Il y a 4 semaines 55

Merci beaucoup de nous recevoir chez vous pour cet entretien.

Merci à vous. C’est très agréable de parler de soi (rires). Ça ne m’arrive pas souvent ! On a un travail très très très solitaire, alors moi je travaille toute seule dans ma petite pièce là-bas, à ma table, avec ma radio, mes pinceaux, un peu de documentation, mais c’est très solitaire !

La situation des coloristes en France est très singulière, les coloristes jouissent d’une reconnaissance très limitée, si on compare aux USA…

J’ai l’impression que c’est davantage en ateliers… Mais en fait je ne connais pas. J’ai très peu voyagé, j’ai travaillé sur ma table, beaucoup !

Vous auriez pu rencontrer des coloristes étrangers dans des festivals ?

D’abord, je ne vais jamais à Angoulême. Angoulême, je ne les intéresse pas. J’y suis allée presque au début, je faisais la visite scolaire dans des classes. J’y suis allée deux fois comme ça, il y a bien des années. Et j’y suis retournée après le Grand Prix de Jean-Claude, en 1984. Donc en 1985, Jean-Claude Mézières était président du festival, je suis venue. En revanche j’ai fait beaucoup de petits festivals en France, qui sont plus agréables : on est plus proches du public, on est très bien reçus, et on parle, on parle, comme on parle là entre nous.

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Dans la salle de travail d’Evelyne Tran-Lê © Sylvain Lesage

Ces festivals, vous y étiez invitée seule, ou à chaque fois avec Jean-Claude ?

J’y suis allée deux-trois fois seule, uniquement pour la couleur, ou pour visiter des scolaires. Mais sinon j’y allais avec Jean-Claude : Jean-Claude dédicaçait un album, et moi je réhaussais en couleurs

Comment êtes-vous arrivée à la BD ? Que lisiez-vous dans votre enfance ?

Je suis la sœur de Jean-Claude Mézières. On a deux ans de différence, il est plus jeune que moi. Quand j’étais petite, Jean-Claude était déjà fan de Tintin et, après, de Spirou. Et il me lisait les Spirou, les Tintin… Je me laissais porter, je profitais de mon état de petite sœur. Après, Jean-Claude a beaucoup dessiné, moi pas, j’étais considéré comme la petite sœur qui ne savait pas dessiner. On avait un autre frère aîné très doué qui a fait les Beaux-Arts. Bref, il n’était pas vraiment question que je dessine. Mais pourtant j’ai quand même voulu dessiner un peu, après. Et j’ai fait des ateliers de dessin pour tissu et création de tissus.

Je n’ai pas fait de longues études, je n’ai pas mon bac, et j’ai fait un collège technique où j’ai appris la couture, c’était facile pour moi. Après le collège, en parlant avec des amis qui étaient dans un atelier de dessin, j’ai pensé à me présenter. Je me suis confectionné un petit dossier, et je me suis présentée. J’ai été acceptée dans un premier atelier de dessin à Paris, sur les Grands Boulevards, le patron était un grand monsieur qui faisait très militaire, qui n’était pas marrant du tout. Ce n’était pas un grand atelier, on était trois-quatre, mais j’ai beaucoup appris, je faisais des coloris, un peu de création.

Ensuite j’ai été fiancée, je suis tombée enceinte, et j’ai eu mon premier bébé, en 1967. J’ai voulu travailler chez moi, pour élever mon enfant moi-même. J’ai quitté cet atelier, et j’ai essayé de travailler toute seule. Mais c’était très difficile : il fallait composer une collection entière de dessins, les présenter ; quand on en vendait deux ou trois, les quarante restants étaient bons pour la benne, et il fallait recommencer ! J’ai donc commencé dans un autre atelier où je travaillais avec une patronne, d’autres employées, et je faisais beaucoup de coloris. Je suis restée six ans.

Mon premier album de BD c’était un Astérix [1], c’était en 1968. C’est Dargaud qui m’a envoyé chez Astérix (sic) : Jean-Claude m’avait conseillé de faire un essai chez Pilote, ils cherchaient quelqu’un pour Astérix : j’ai fait un essai et j’ai été choisie. Jusque-là j’avais juste fait trois-quatre pages pour Jean Giraud, pour le dépanner. Ensuite j’ai fait un Philémon, Le Naufragé du A. Tout de suite après, j’ai dépanné Jean-Claude sur son premier album de Valérian : il était arrivé à la moitié, il commençait à prendre du retard. Or faire le dessin et la mise en couleurs ça prend énormément d’heures, et donc il n’avançait pas assez vite. J’ai commencé à le dépanner sur le premier, et je n’ai jamais arrêté…

Jean-Claude voyait beaucoup Jean Giraud, qui m’a dit un jour : « Tiens Evelyne, toi qui sais tenir un pinceau, tu vas me faire une page ». Et puis j’ai fait une page, trois pages, un demi-album… Au total j’ai fait quatre albums de Blueberry, la belle période : Ballade pour un cercueil, Le Spectre aux balles d’or, Nez cassé, La Longue marche.

Vous vouliez travailler chez vous. Mais est-ce que c’était un travail agréable, bien payé ?

Non non non non non, je vous le dis tout de suite (rires) ! J’étais payée 50F la planche d’Astérix (soit une soixantaine d’euros actuels). J’en faisais une par jour, quatre à cinq par semaine, multiplié par quatre. Mais là-dessus, les vacances, on oublie, les congés payés pareil… J’ai fait plus de soixante-dix albums au total dans ma vie, et trois garçons… C’était parfois du sport : pour la naissance de mon troisième, je me souviens que j’ai fini une page de Blueberry l’après-midi, et le soir j’accouchais.

Donc vous étiez payée à la pige ?

Oui, j’avais même été obligée de prendre une assurance long terme de la Sécurité sociale, en plus je faisais des bébés, il fallait quand même qu’on s’occupe de moi ! Je n’étais même pas à la Sécu, je n’ai pu commencer à cotiser qu’après des années. Je travaillais sans contrat bien précis. Pourtant je travaillais pour Dargaud, et non pas pour les dessinateurs ! Dargaud, sur Astérix notamment, gagnait beaucoup d’argent, mais je ne le savais pas…

Est-ce que vous admiriez les auteurs pour lesquels vous travailliez, ou est-ce que vous les découvriez ?

Philémon, je découvrais, par exemple. Mais je n’étais pas fan de bande dessinée. J’essayais de lire des magazines pour petites filles, mais ça m’ennuyait, en tout cas je n’en ai pas un souvenir indélébile. Mais j’aimais faire ce que je faisais, la peinture, la couleur…

Et qu’est-ce que vous aimiez là-dedans ?

Construire ! Créer, ce serait peut-être un bien grand mot, mais construire, oui.
Comment, justement, la couleur permet-elle de construire la planche ?
Eh bien je n’en sais RIEN ! J’avais mon pinceau, et je mettais les couleurs. Je commence toujours par les ciels, les fonds. Et après les personnages, que je mets dans le décor. Comme ça, le personnage peut bouger dans le décor, il est vivant dans le décor. Jamais je ne commencerais par un visage !

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Bleu de coloriage © chez l’artiste

Et vous travaillez pour Uderzo, pour Giraud ou Jean-Claude Mézières de la même manière ?

Toujours ! La construction du ciel, poser les éléments du décor, et après les personnages.

Et ça vous venait de la peinture sur tissu, ou on vous a montré comment faire ?

Mais personne ne m’a montré, personne ! Ça ne se faisait pas. Les gens qui travaillaient dans la bande dessinée, c’était tous des solitaires qui travaillaient chez eux. Cela dit j’ai quand même pas mal regardé Jean Giraud travailler, c’était pas mal ! Comme professeurs, j’ai eu Jean Giraud et Jean-Claude Mézières !

Quand vous recevez les planches, vous avez des indications ?

Non, il n’y avait pas d’indications. Par exemple Fred, sur Philémon, ne m’a jamais rien dit, ni demandé, rien de rien ! Et puis Jean-Claude, c’était le seul qui me donnait plus de consignes. Il me donnait les bleus, et souvent j’avais également une photocopie. Il écrivait dessus, il faisait des zones d’ombre, ou donnait des indications dans la marge : jour, nuit, des ambiances… S’il voulait accentuer des ambiances, il me l’indiquait au crayon. Il m’indiquait également si tel ou tel personnage ne revenait pas dans l’histoire : je pouvais alors davantage m’amuser. S’il revenait, je n’allais pas mettre du rouge avec du vert, ou que sais-je : au contraire, j’allais prendre des couleurs plus neutres pour les redistribuer plus facilement après.

Ces indications, il les portait au crayon de couleur ?

Surtout pas, je détestais ! Ça me troublait beaucoup s’il mettait du rouge tout en me disant de bien faire ce que je voulais, j’avais du mal à me détacher de ce rouge même si c’est pas du tout du rouge que j’aurais choisi.

Quand vous travailliez pour Dargaud, est-ce que vous utilisez la même technique pour Pilote ou pour les albums ?

J’ai travaillé un tout petit peu avec les encres de couleurs. Mais chez Dargaud ils se sont aperçus ensuite à l’impression qu’il valait mieux travailler à la gouache, que c’était plus fidèle. Or moi j’étais à l’aise à la gouache, c’est ce qu’on utilise dans la peinture sur tissus. Donc c’était l’avantage que j’apportais, c’est que j’avais déjà travaillé la gouache, donc même sans expérience de la bande dessinée, j’apportais de la technique, une expérience des mélanges.

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Dans la salle de travail d’Evelyne Tran-Lê © Sylvain Lesage

Y avait-il des auteurs avec qui vous avez travaillé qui étaient plus dirigistes ? On vous a toujours laissé de la liberté ?

Non ! Je n’en voulais pas des dirigistes ! Les auteurs donnaient leurs planches les yeux fermés, ils ne s’y intéressaient pas beaucoup. Certains voulaient des choses précises, mais dans ce cas ils le faisaient eux-mêmes. C’est comme ça que souvent les femmes de dessinateurs se sont retrouvées à faire les couleurs, parce qu’elles étaient là, sous le regard du dessinateur. Jean-Claude a souvent voulu que je vienne travailler chez lui : je n’ai jamais voulu !

Vous avez travaillé pour Hermann, qui est connu pour faire ses couleurs lui-même. Ça s’est passé comment, vous aviez des consignes particulières ?

Oui, j’ai travaillé avec lui, mais j’imagine parce qu’il était en retard. En général c’est ça ! Mais je travaillais comme d’habitude. Pour du western, c’est quand même très codé, il y a des couleurs de western, venues du cinéma. Les costumes, c’est des costumes de western, pareil.

Justement, vous aviez des influences venues du cinéma, de la peinture… ? Pour rentrer dans un album, vous alliez au musée, ou voir des films… ?

Pas le temps (rire) ! Ce que je demandais, c’était les documents photographiques qui avaient pu servir d’inspiration. Même en noir et blanc, parce que ça permettait de placer l’ombre et la lumière, les volumes.

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Bleu de coloriage © chez l’artiste

Quand on regarde vos albums, il y a beaucoup de dégradés, c’était assez inédit…

Oui, dans les années 1950, on pratiquait les couleurs plates, sans relief. Tintin, il a toujours son pantalon marron et son pull bleu. Mais avec Mézières, on est sur une BD beaucoup plus réaliste, donc il y a des modelés, des reliefs, et donc des dégradés !

Vous aviez parfois des échanges avec Pierre Christin ou, à l’inverse, avec les imprimeurs ?

Non ! Pierre était très content de mon travail mais ne le commentait pas. Les imprimeurs, on ne les voyait pas, ça se faisait en-dehors de Paris. Moi je faisais mes couleurs, et après c’était fini ! Je ne savais pas comment ça se passait, après.

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Evelyne Tran-Lê © Sylvain Lesage

L’entretien a été réalisé en février 2022.

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