Michaël Sanlaville prête la beauté d'Alain Delon à San-Antonio

Il y a 5 mois 130

CASE BD : Le dessinateur primé à Angoulême en 2015 pour Lastman a adapté deux truculents polars de Frédéric Dard, dont on fêtera le centenaire le 29 juin. Il revient sur cette passion de jeunesse qui lui a donné le goût de la lecture et décrypte une planche de Si ma tante en avait pour Le Figaro.

Tout remonte à l'enfance. Un jour de désœuvrement le petit Michaël Sanlaville furète dans la maison de ses parents. Il découvre bientôt un dessin de Wolinski qui l'attire. Il est grivois. C'est une couverture de San-Antonio. Il va lire ce vieux bouquin dont les pages ont déjà jauni. Il dévorera aussi tous les autres empilés dans un carton magique. Une passion est née et vingt ans plus tard, devenu un dessinateur reconnu il adaptera San-Antonio chez les Gones en hommage à Frédéric Dard, l'homme qui lui a donné le goût de la lecture.

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Michaël Sanlaville a depuis sorti un deuxième tome, au titre si «sanantonionesque», Si ma tante en avait. Pour le centenaire du créateur «du type le plus malin de la terre», le 29 juin, le dessinateur et scénariste nous dit pourquoi par le menu, il prend un malin plaisir «à faire chauffer la colle».

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LE FIGARO. - Comment vous est venue l'idée de dessiner les enquêtes de San-Antonio ?

Michaël Sanlaville. - Comme Obélix je suis tombé dedans quand j'étais petit. Vers douze ou treize ans j'ai déniché par hasard des cartons de San-Antonio qui traînaient dans le grenier de mes parents. Intrigué par une couverture délicieusement égrillarde de Wolinski, j'ai ouvert ces bouquins qui avaient alors pour moi le goût de l'interdit. J'ai été happé par son style et j'ai tout dévoré. Les auteurs de mes jours m'ont laissé faire parce que par un étonnant paradoxe les délires de San-Antonio m'ont donné le goût de la lecture. Puis au fil des ans tous les personnages de Frédéric Dard se sont façonnés dans mon esprit.

Après de longues années de maturation «sanantonionesque«, vous étiez donc prêt à sauter le pas de l'adaptation en bande dessinée...

Oui, c'est vrai. Mais figurez-vous que la famille Dard attendait qu'un auteur de BD s'empare de ce qui était devenu leur bébé. Quand ils ont vu qu'avec moi ils n'avaient pas de mouron à se faire comme l'aurait si bien écrit Frédéric Dard et qu'en outre Casterman me suivait fidèlement, ils m'ont accueilli à bras ouverts.

Est-il facile avec un dessin, une image, de retrouver la patte du San-Antonio de Frédéric Dard ?

Une adaptation se doit d'être fidèle au style du créateur sinon «on va aller se faire voir chez Plumeau !» comme dirait Bérurier. L'image ne remplacera jamais le texte. En outre j'ai devant moi 88 pages alors que San-Antonio mène l'enquête, tambour battant, sur une distance de 150 pages. Je dois faire des concessions sans jamais trahir. Les fameuses tirades anthologiques et érotiques du commissaire doivent être illustrées. Frédéric Dard imprimait du mouvement, colorait les scènes avec des descriptions truculentes. Mon trait se devait de traduire tout ça. J'espère que j'y suis arrivé.

Mais techniquement comment dessine-t-on un San-Antonio ?

J'ai peut-être choqué les puristes en ne me soumettant pas au noir et blanc qui est, et ils ont raison, le décor du polar. Mais pour moi San-Antonio est un enquêteur rabelaisien. Je me suis affranchi des codes en mettant une couleur qui racontait la scène. Une torgnole de Bérurier, je vous l'assure, mérite du rouge. Sa sensibilité mérite du rose. Le romantisme de Marie-Marie, l'amoureuse de San-Antonio, mérite du bleu. Tout ça m'est venu un peu naturellement. Enfin, vous savez, La couleur c'est une couche supplémentaire pour raconter toujours mieux les tâches de Bérurier, les giclures de bave et de sang quand il y a des bagarres, les sécrétions diverses quand il y a des scènes grivoises. Reconnaissez que cela aurait été dommage de se passer de cette palette.

Vous avez aussi prêté les traits d'Alain Delon à Antoine San-Antonio. Pourquoi ?

San-Antonio est le véritable héros de ces polars déjantés. Il doit être beau, irréprochable, hiératique c'est pourquoi il s'est imposé à moi. Il ne faut pas oublier que le cinéma avait choisi l'acteur Gérard Barray qui a joué magnifiquement Surcouf, le tigre des sept mers et qui ressemblait à Delon.

Et de qui vous êtes-vous inspiré pour croquer Bérurier, Achille et les autres ?

Bérurier, c'est le personnage le plus gargantuesque de l'œuvre de Frédéric Dard. Il est à la fois l'antithèse et le complément indispensable de San-Antonio. Pour lui, j'ai inventé un homme qui mêle en lui toute l'outrance de l'espèce humaine. Il ne ressemble à personne et à la fois, il est un peu le portrait déformé de gens que j'ai aimés. Quant aux personnages secondaires, j'ai modestement emboîté le pas à mes maîtres Morris et Uderzo. Le dernier nommé, dans Astérix, n'a pas hésité à changer Lino Ventura en centurion romain et Pierre Tchernia en légionnaire aviné. J'ai fait de même pour Achille, le patron de San-Antonio, à qui j'ai donné les traits de l'acteur J.K. Simmons (Whiplash), qui ressemble aussi à André Pousse, le dur des durs de la bande à Audiard et à Gabin. Ce boss a une vraie gueule de voyou.

Le personnage de Marie-Marie, la nièce de «Béru », amoureuse de San-Antonio, est-il un clin d'œil à la modernité?

Marie-Marie, j'ai l'impression d'avoir été son copain quand j'étais gamin, et ensuite, son petit ami. Frédéric Dard a eu le nez fin en la créant. Elle était le personnage parfait qui permettait de prendre un peu de recul sur cet archétype viril qui aujourd'hui offusque les âmes sensibles. Car Marie-Marie, qu'à dessein j'ai souhaité dessiner post-adolescente, plus mûre, est au regard des théories féministes actuelles un magnifique contrepoids au machisme dénoncé sans nuance par la cancel culture. Elle est aussi forte que sensible et n'arrête pas de tourner en dérision son San-Antonio, pourtant adoré.

Finalement pour vous, San-Antonio est un héros désuet...

Bien sûr que non. L'art de Frédéric Dard, et c'est là que réside tout son génie, est d'avoir inventé un ton aussi humaniste qu'intemporel. Et j'essaie humblement d'être son continuateur.

Décryptage d'une planche de Si ma tante en avait par Michaël Sanlaville

Bérurier assomme Troudballe le marin d'un seul coup de poing dans le San-Antonio: Si ma tante en avait Casterman

«Ici, Troudballe le marin vient de défier Alexandre-Benoît Bérurier, dit le gravos, le gros, le mastar... L'homme des mers breton est un colosse qui n'a pas à avoir peur de ce qu'il ne considère que comme un flic grossier. Il ne faudra qu'un seul coup de poing au fidèle ami et adjoint de «Sana» pour que Troudball s'écroule, assommé et édenté. J'ai toujours voulu montrer la force colossale de ce policier hors-norme qui au fil du temps est devenu le co-héros des aventures de Frédéric Dard. Dans le premier tome, je lui fais soulever un tracteur, dans le second il éclatera un homme qui semblait invincible.

« J'ai toujours voulu montrer la force colossale de ce policier hors-norme qui au fil du temps est devenu le co-héros des aventures de Frédéric Dard »

Michaël Sanlaville

J'insiste dans mes dessins sur son poing qui ressemble à une massue. Mais je n'ai pas oublié son humour, controversé et «à géométrie invariable», en lui faisant dire: J'te va la donner une troisième idée de la police, moi!. Car si Béru est un Hercule, il affiche aussi un cœur d'artichaut. Et c'est pourquoi j'emploie souvent pour le croquer un rose pastel. Elle porte des nuances claires qui n'effacent pas l'énergie du trait. Elle remplace la voix off de Dard qui donnait tout son sel aux San-Antonio.»

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