Quand Cabu ouvrait les yeux des Français sur la rafle du Vél’ d’Hiv

Il y a 1 mois 46

La rafle du Vél’ d’Hiv (16-17 juillet 1942) figure aujourd’hui parmi les quasi-incontournables des programmes scolaires. L’arrestation, il y a pile quatre-vingts ans, de plus de 13 000 juifs français – dont un tiers d’enfants – par la police française, leur détention au Vélodrome d’hiver, à Paris, dans des conditions apocalyptiques, et leur livraison aux bourreaux nazis, comptent parmi les moments les plus honteux de l’Histoire de France.

Mais ça n’a pas toujours été le cas. Pour une raison très simple : la rafle est longtemps restée inconnue du public. En 1967, quand Cabu, dessinateur de 29 ans exerçant ses talents à « Hara Kiri » et « Pilote » (« Charlie Hebdo » n’existe pas encore) est contacté par un hebdomadaire « le Nouveau Candide », revue quelque peu sensationnaliste, pour illustrer un long récit romancé sur la rafle, il n’en a jamais entendu parler. Pourtant, le Vél’ d’Hiv, il en a gardé un clair souvenir, comme tous les Parisiens, avant que le bâtiment du 15e arrondissement ne soit rasé en 1959.

La suite après la publicité

Avec Bretécher (et quelques autres), la BD devint adulte

Cabu n’était pas juif, ni lié d’aucune façon à la communauté juive. Mais le choc des révélations a été énorme pour lui. « Quand il a découvert ce qui s’était passé au Vél’ d’Hiv par le récit qu’en font le médecin Claude Lévy et l’écrivain Paul Tillard et qu’il devait illustrer, il en a été bouleversé », confirme Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS et historien spécialiste du régime de Vichy. De ce choc initial ont surgi seize dessins d’un noir et blanc hiératique, terribles, que le Mémorial de la Shoah a la bonne idée d’exposer jusqu’au 7 novembre - exposition dont Laurent Joly est justement le commissaire scientifique.

Petites erreurs

Exhumés par Véronique Cabut, la veuve de Cabu, ces dessins ne seront pas seulement chers au cœur des fans de l’inventeur du Beauf et du Grand Duduche. On découvre qu’ils ont joué aussi un rôle historique, en contribuant, comme le texte de Lévy et Tillard, à ouvrir les yeux des Français sur ce qu’ils ignoraient : la responsabilité de la police française dans la traque des juifs de France et leur déportation – rappelons que moins d’une centaine des victimes de la rafle du Vél’ d’Hiv reviendra des camps.

« Les illustrations de Cabu précèdent ‘‘le Chagrin et la pitié’’ [1969], ce documentaire qui a, le premier, souligné le rôle des autorités françaises dans la Shoah. Ils précèdent également ‘‘la France de Vichy’’ [1973] de l’historien Robert Paxton, qui a minutieusement analysé la politique collaboratrice du régime de Pétain, expose Laurent Joly. Au moment où Cabu publie ses dessins, l’opinion est encore assez largement ignorante du sort des juifs de France et du rôle de la police française. »Comment Emile Bravo a réinventé Spirou

Profitez de -50% la première année
en vous abonnant à L’Obs avec Google

En choisissant ce parcours d’abonnement promotionnel, vous acceptez le dépôt d’un cookie d’analyse par Google.

Cabu, lui, ne cache rien de la responsabilité des autorités françaises… quitte à commettre quelques petites erreurs historiques. « La rafle était encore mal documentée à la fin des années 1960 et Cabu, induit en erreur par Lévy et Tillard, dessine des miliciens et des gendarmes mêlés à la police pour arrêter les familles. En vérité, seule la police française s’est livrée à cette besogne », corrige Laurent Joly. Qui précise que tous les policiers français ne se sont pas déshonorés en juillet 1942 :

« Certains ont refusé de prêter leur concours à cette rafle, certains ont même prévenu les familles. D’autres, au moment des arrestations, ont laissé filer, ont dit qu’ils reviendraient… »

Des victimes et leurs bourreaux

Pour le reste, souligne l’historien, « le propos de Cabu est centré sur les victimes, comme nous le sommes aujourd’hui quand nous évoquons la Shoah. En cela, il nous parle, il est très contemporain. » Les personnes arrêtées sont en effet montrées seules, dans des rues vides. Pas un voisin, pas un passant pour les environner. Juste des victimes et leurs bourreaux, aux traits tous terriblement humains. Cabu n’illustre pas une idée : il montre sans fard une réalité, celle d’humains broyés avec la complicité d’autres humains. Zéro ironie, pas l’ombre d’un mauvais esprit dont le pilier de « Charlie » était coutumier : ses dessins nous terrassent, nous glacent, nous crucifient, comme doit continuer à nous crucifier le souvenir de cette infamie.

Au cœur de la rafle du Vél’ d’Hiv : une enquête implacable sur ces journées noires de l’histoire de FranceCabu dessins de la rafle du Vel d’Hiv. Mémorial de la Shoah, jusqu’au 7 novembre 2022, 17, rue Geoffroy – l’Asnier, Paris (4e), Ouverture de 10 heures à 18 heures tlj sauf samedi. Entrée gratuite

Lire la Suite de l'Article