Trina Robbins : « J’en avais marre d’entendre des hommes me dire que les femmes n’avaient jamais fait de BD »

Il y a 3 semaines 67

Tout le monde ne peut pas se vanter de pouvoir porter un trench avec ses propres dessins. Plus exactement un Prada printemps-été 2018. Mais Trina Robbins n’est pas n’importe qui. Cette autrice, militante, historienne de la BD, aujourd’hui âgée de 84 ans, a eu une vie de folie, comme elle le raconte dans « Last girl standing » (Bliss comics), Mémoires pétillants et sacrément francs. New-Yorkaise établie à Los Angeles dans les années 1960, cette babe côtoie Bob Dylan et Jim Morrison, conçoit des tenues pour Donovan ou Cass Elliot, multiplie les trips sous acide et est immortalisée dans la chanson de Joni Mitchell « Ladies of the Canyon ». Plus tard, elle s’installe à San Francisco pour se lancer dans la BD à la grande époque de l’underground. Elle participe à la création de « Wimmin’s Comix », magazine féministe majeur où elle signe « Sandy Comes out », première occurrence de BD lesbienne, est la première femme à dessiner Wonder Woman (après plus de quatre décennies d’existence du personnage tout de même), devient la première historienne qui se donne pour mission de rendre leur place aux autrices de BD. On a rencontré cette infatigable combattante féministe en octobre à Paris. Ne pas se laisser berner par son timbre doucereux : Trina Robbins ne mâche pas ses mots. Toujours rock’n’roll la dame !

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L’OBS. Vous étiez de passage en France pour clôturer le colloque « Faire corps ? » organisé par le groupe de recherche Les Bréchoises, mais aussi pour donner une masterclass à la Cité de la bande dessinée d’Angoulême. J’imagine que vous avez vu Angoulême des dizaines de fois…

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Trina Robbins. Non, je n’y suis jamais allée. En 1993, lorsque « A Century of Women Cartoonists », mon deuxième ouvrage historique portant sur des dessinatrices, a été publié, j’ai pris la liberté d’écrire au Festival : « Cher Angoulême, je suis historienne et je me consacre aux autrices de BD américaines. J’aimerais être invitée pour présenter mon travail ». Ils m’ont répondu : « Nous sommes désolés, mais nous ne sommes pas intéressés par les autrices de BD ». C’est à ce moment-là que j’ai pris la résolution de ne jamais me déplacer à Angoulême à moins d’y être conviée. Cela a fini par arriver, non pas par l’intermédiaire du Festival, mais par celui de la Cité de la BD.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la bande dessinée ?

Ma mère, qui était institutrice, m’a appris à lire à l’âge de 4 ans. Je passais mon temps à écrire, lire et dessiner. A vrai dire, je ne me souviens pas d’un moment où je ne dessinais pas. A l’époque, j’adorais Wonder Woman, mais aussi Sheena, reine de la jungle. Elle portait une peau de léopard. Je voulais lui ressembler. Je voulais vivre dans une maison dans les arbres avec mon chimpanzé et me balancer de liane en liane.

Vous ne devez pas immédiatement une professionnelle de la bande dessinée. Dans les années 1960, vous vous installez à Los Angeles et concevez des vêtements.

Je faisais partie de la scène du Sunset Strip. J’ai commencé par sympathiser avec les Byrds, puis avec de nombreuses stars de la musique. J’ai designé quelques tenues pour Mama Cass, de The Mamas and the Papas, qui n’arrivait pas à trouver des vêtements cool à sa taille. J’ai aussi fait des chemises très chics pour David Crosby et Donovan, mais ils ne pouvaient pas jouer de la guitare avec à cause des manches à volants. Ils ne les portaient que pour des séances photo. J’ai aussi travaillé pour Pam, la petite amie de Jim Morrison. Même Cher et Sonny Bono voulaient que je leur fasse des tenues, mais il fallait qu’elles soient totalement identiques. J’ai refusé parce que les braguettes me posaient trop de difficultés.

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Pourquoi revenir à New York ?

Je m’éloignais de mon mari de l’époque, même si nous nous sommes quittés en très bons termes. Et puis, j’avais fait un rêve dans lequel mon père mourait, ce qui est arrivé peu de temps après. Donc je suis revenue. C’est là que j’ai ouvert un magasin : Broccoli. J’avais trouvé ce nom un jour où j’étais complètement stone. J’avais dit à mon mari que je pouvais parler aux brocolis, que j’étais la femme qui murmurait à l’oreille des brocolis. C’était une boutique très mignonne, à deux marches en contrebas du trottoir. C’était petit, mais pas minuscule. Mon ex-mari m’avait aidée à retirer le plâtre du mur et exposer les briques, que nous avions peintes en blanc. J’exposais des objets étranges dans les vitrines parce que je suis une collectionneuse invétérée. Je ne peux pas m’en empêcher, j’adore les objets. Je n’avais pas de mannequins, alors je drapais mes vêtements sur des souches, des trucs comme ça.

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Comment êtes-vous devenue autrice de BD ?

Quand je suis arrivée à New York en 1966, je suis allée rendre visite à mon amie Eve Babitz, qui était rédactrice en chef au journal underground « East Village Other » (EVO). Elle m’a présenté l’équipe. Peu après, on a pris de l’acide avec mon copain de l’époque et on a décidé de marcher dans les rues du Lower East Side. Tout était bizarre… C’était vraiment comme dans la chanson de Jim Morrison, « People are strange », « Faces look ugly when you’re alone » (les visages sont laids quand vous êtes seul), même si la chanson n’était pas encore sortie à ce moment-là. Tout tournait au bad trip. On s’est retrouvé devant les locaux d’« EVO ». Seul Allen Katzman, l’éditeur, était présent. On s’est écroulé sur le canapé, tandis qu’Allen, adorable, nous parlait pour nous rassurer, nous racontant ses propres trips. Puis, il s’est transformé en rabbin, sa barbe a poussé et il s’est retrouvé avec une kippa. Puis c’était à nouveau Allan, puis un rabbin. Je me sentais mieux. C’était très apaisant. Je suis rentrée dans mon magasin, et j’ai fait un dessin. Je l’ai apporté dans leurs bureaux, mais personne n’était là alors je l’ai glissé sous la porte. J’ai téléphoné à Allan plus tard, en lui disant : « Tu as reçu mon dessin ? » Il a répondu, « Oui, on le passe dans le prochain numéro ». Et voilà.

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Que représentait ce dessin ?

Une midinette hippie que j’avais inventée, Susie Slumgoddess, d’après la chanson « Slum Goddess from the Lower East Side » des Fugs. Je pense que ma première influence artistique était Aubrey Beardsley. Je faisais une sorte de ligne claire − bien que je ne connaisse pas le terme à l’époque. Je dessinais des pubs pour mon magasin, dans un style si psychédélique que les gens ne comprenaient pas que c’était de la pub. Ils pensaient que c’était de la BD.

Le premier dessin de Trina Robbins pour « East Village Other », en 1966.Le premier dessin de Trina Robbins pour « East Village Other », en 1966. (© BLISS ÉDITIONS)

Dans la scène BD underground de l’époque, il y avait notamment Art Spiegelman.

Oui, je l’ai rencontré lors d’une séance photo sur un chantier avec les gens d’« EVO ». Ce monsieur que je prenais pour un petit vieil homme juif, vêtu d’un long pardessus, s’est approché et nous a salués. Il m’a donné une BD, j’imagine que c’était sa première. Je lui ai dit que je faisais de la BD moi aussi et je lui ai donné ma carte. Il est venu me rendre visite. J’ai alors compris que ce n’était pas un petit vieil homme juif, mais un petit jeune homme juif.

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Bientôt, tout le monde remarque ce gars de San Francisco, un certain Robert Crumb.

Avant lui, on publiait des comics dans les journaux. En 1968, alors que j’étais en voyage à San Francisco, un ami m’a tendu dès l’aéroport « Zap Comix » numéro 1. Ou peut-être bien numéro 0. La révélation : on pouvait faire des albums entiers. Pas seulement quelques cases dans les journaux. Incroyable.

Et on pouvait même éviter les superhéros…

Dieu merci, parce que je ne dessinais pas de superhéros. Je dessinais mon univers et ce n’était pas des mecs musclés qui se bastonnent.

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Vous déménagez alors à San Francisco.

C’est que je réalise, peu à peu, que les éditeurs de San Francisco publient des bandes dessinées underground. Des albums entiers, ce qui n’existait pas à New York. Gilbert Shelton [auteur de BD connu pour les « Freak Brothers », N.D.L.R.] est venu nous rendre visite à mon copain et moi, et nous sommes tous rentrés en voiture à San Francisco. Je découvre sur place toute une scène underground, mais on ne m’y intègre pas. Ces mecs se sentaient très menacés par le féminisme. C’était ridicule. Ils pensaient que je voulais tous les exterminer. A l’époque, ça se passait comme ça : un auteur dessinait un comics, appelait ses amis à collaborer et ça faisait un livre. Mais personne ne s’est jamais adressé à moi. C’était vraiment un boys club.

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Qu’avez-vous fait ?

J’ai découvert « It Ain’t Me Babe », un journal féministe underground publié par l’association Berkeley Women’s Liberation. Je les ai appelées en leur disant que je voulais dessiner pour elles. Nous nous sommes rencontrées au parc du Golden Gate. Je portais un t-shirt de ma création, représentant une femme en short avec des bottes avec l’inscription « Super Sister », que je dois encore avoir quelque part. Elles ont adoré. Au sein de « It Ain’t Me Babe », j’invente le personnage peu subtil de Belinda Berkeley. C’était de la propagande féministe. Belinda Berkeley se farcit un petit boulot misérable pour soutenir son mari qui espère écrire le Grand Roman porno américain. En devenant féministe, elle comprend qu’il profite d’elle. Des BD qui s’inspiraient de ma propre vie, quand j’étais flanquée d’un vieux mec qui dessinait des comics sexistes et qui vivait de mes allocations.

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Un portrait d’Angela Davis disant « Soeur, tu es la bienvenue dans cette maison » dessiné par Trina Robbins pour « It Ain’t Me Babe ».Un portrait d’Angela Davis disant « Soeur, tu es la bienvenue dans cette maison » dessiné par Trina Robbins pour « It Ain’t Me Babe ». (© BLISS ÉDITIONS)

Vous avez eu des nouvelles des dessinateurs qui vous ont tenue à l’écart ?

Crumb a dessiné un strip avec Belinda Berkeley. Honey Bunch Kaminski emménage avec un homme, joue à la ménagère parfaite, du genre « Regarde chéri, je t’ai préparé des lasagnes ». Puis Belinda Berkeley l’emmène à une réunion féministe, et quand Honey Bunch Kaminski rentre chez elle, elle traite son compagnon de machiste, l’expression que tout le monde utilisait à l’époque.

Selon vous, Crumb a rapidement vrillé…

Il pensait pouvoir dessiner n’importe quoi, et dans les faits c’était exact, puisque la scène underground n’était pas dans le viseur de la Comics Code Authority [organisation de régulation du contenu des comics aux États-Unis, N.D.L.R.]. Mais ce qu’il dessinait était violent, vicieux et misogyne. Les femmes se faisaient violer, torturer, assassiner, parfois, couper la tête. Des choses terribles. Et les mecs adoraient ça, et le copiaient. Ils pensaient : si Crumb peut le faire, c’est aussi ce que nous devrions faire. En fait, c’était presque à la mode de dessiner des femmes dégradées, humiliées, violées et torturées. J’objectais : le viol et le meurtre ne sont pas drôles. On me répondait : Tu n’as pas le sens de l’humour.

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Une parodie de « Zap Comix », le comics créé par Robert Crumb, dessinée par Trina Robbins en 1971.Une parodie de « Zap Comix », le comics créé par Robert Crumb, dessinée par Trina Robbins en 1971. (© BLISS ÉDITIONS)

« J’en avais marre que les gens disent que les femmes n’avaient jamais fait de BD »

En 1972, vous êtes l’une des fondatrices de « Wimmin’s Comix », première anthologie de BD exlusivement réalisée par des femmes.

Mon travail chez « It Ain’t Me Babe », entourée de femmes, m’a donné le courage de créer un comic book féministe tout entier. Chez « Wimmin’s Comix », le poste de rédactrice en chef était tournant, afin que personne ne devienne une dictatrice. Quant à la ligne éditoriale, elle était très simple : un comics qui ne publiait que des femmes. Ce ne fut pas toujours facile de trouver des contributrices, si ce n’est Barbara « Willy » Mendes, qui faisait déjà de la BD. Pour le reste, j’abordais des dessinatrices qui répondaient : « Oh, c’est une super idée, une BD ! ». Hélas, l’aventure s’est arrêtée au bout de 17 numéros, en 1992. Tous les « head shops », ces boutiques d’articles liés à la contre-culture qui distribuaient notre magazine, avaient fermé.

Vous avez contribué à « Ah nana ! », le fameux magazine français de bande dessinée féminin créé par Les Humanoïdes associés. Comment vous êtes-vous retrouvée là-dedans ?

Jean-Pierre Dionnet, ou sa femme Janic Guillerez, ou peut-être les deux, m’ont envoyé une lettre pour me demander de participer. C’était fabuleux. Ils publiaient le travail d’autrices de BD du monde entier. C’était un honneur d’être une des seules Américaines. Et les Européennes étaient tellement plus douées que les Américaines. Si talentueuses.

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Des planches de Trina Robbins pour « Ah ! Nana ».Des planches de Trina Robbins pour « Ah ! Nana ». (© TRINA ROBBINS)

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Vous êtes ensuite devenue historienne de la BD.

Parce que j’en avais marre d’entendre des hommes me dire que les femmes non seulement ne lisaient pas de comics, mais n’avaient jamais ou presque dessiné de BD. Quand j’écrivais mon premier livre sur les autrices de BD, avec Catherine Yronwode, les gens avaient du mal à concevoir que c’était un sujet. Ils n’arrivaient pas à croire qu’il avait existé des femmes autrices de BD, mais c’est surtout qu’ils ne s’étaient jamais renseignés. S’ils s’y étaient intéressés, ils auraient trouvé sans problème.

Vous avez consacré une biographie à Lily Renée. Qui était-elle ?

Elle est morte le mois dernier. Elle était née en 1921 à Vienne, dans une famille aisée. En 1938, au moment de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, elle parvient à se réfugier en Angleterre grâce à l’opération « Kindertransport ». Quand l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne, elle perd le contact avec ses parents. Ils réussissent à la localiser peu de temps après et la font venir à New York où ils se sont exilés.

Ils vivent alors dans un appartement misérable avec d’autres réfugiés, et ont bien sûr tout perdu aux mains des nazis. Ils vivent de petits boulots. Ils remarquent que les éditeurs de presse recrutent des femmes car les dessinateurs de BD sont mobilisés. Lily n’a jamais lu ni dessiné de BD de sa vie, mais elle en achète plein chez le marchand de journaux, les étudie, fait quelques dessins et présente son portfolio chez Fiction House. Elle fut la première femme à y être embauchée. Au départ, elle dessinait dans un bureau rempli d’hommes qui lui faisaient des remarques désobligeantes et elle passait son temps à pleurer une fois rentrée chez elle. Mais d’autres femmes sont vite arrivées, elle s’est fait des amis. C’était la meilleure de toutes. Elle dessinait des histoires, mais aussi des couvertures. Parmi ses meilleurs personnages, Señorita Rio, danseuse et actrice de jour, espionne de nuit. Elle était bien sûr très belle et s’habillait de vêtements fabuleux comme des manteaux en léopard. Lily disait qu’en tant que pauvre réfugiée, Señorita Rio était son fantasme. D’autant qu’elle combattait les nazis. Lily combattait les nazis sur le papier.

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Que s’est-il passé dans le monde de la BD à la fin de la guerre ?

Les hommes sont revenus et ont voulu retrouver leurs emplois. Les femmes ont été évincées. Ainsi que tous leurs personnages, ces femmes magnifiques, courageuses, qui combattaient les nazis.

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Y a-t-il une dessinatrice que vous admirez particulièrement aujourd’hui ?

Elles sont toutes très bonnes, mais j’ai un faible pour la Française Marguerite Sauvage. Je travaille actuellement sur une anthologie pro-choix parce que notre Cour suprême a révoqué le droit à l’avortement. Les bénéfices iront au Planning familial. Marguerite Sauvage dessine l’histoire de mon deuxième avortement.

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Savez-vous si vos autres livres seront traduits en français ?

Oui, le beau livre « The Flapper Queens : Women Cartoonists of the Jazz Age », qui porte sur les dessinatrices des années 1920 et 1930, avec leurs cheveux courts, leur énergie, leur joie de vivre. C’était le premier âge du féminisme et elles se disaient : on a obtenu le droit de vote en 1920, ça y est, nous sommes les égales des hommes ! Les pauvres.

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Trina Robbins, bio express

Née en 1938 à New York, Trina Robbins, née Perlson, est une autrice de comics underground, une militante féministe et une historienne de la BD américaine. Elle a participé à la création de « Wimmin’s Comix », lancé deux séries de science-fiction destinées aux jeunes filles (« Misty », « California Girls ») et écrit des scénarios pour le personnage de Wonder Woman. Elle a aussi tenu une boutique de vêtements de sa création dans l’East Village, a fréquenté de nombreuses rock stars et a été immortalisée dans la chanson « Ladies of the Canyon » de Joni Mitchell.

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